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Passé, présent...La nouvelle tour Millenium à Boston réfléchit le ciel et les immeubles autour. (Juillet 2016)

Pankaj Mishra, L’âge de la colère et Zygmunt Bauman, Retrotopia

49 min
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Comme chaque semaine, deux essais sous les feux de la critique : Pankaj Mishra, "L’âge de la colère. Une histoire du présent" (Zulma Essais) et Zygmunt Bauman, "Retrotopia" (Premier Parallèle).

Passé, présent...La nouvelle tour Millenium à Boston réfléchit le ciel et les immeubles autour. (Juillet 2016)
Passé, présent...La nouvelle tour Millenium à Boston réfléchit le ciel et les immeubles autour. (Juillet 2016) Crédits : David L. Ryan/ Boston Globe - Getty

Deux essais sous les feux de la critique : deux livres qui voyagent dans le présent, miné par les fantômes du passé et les rêves d’antan. 

Ce présent, c’est pour le journaliste-essayiste Pankaj Mishra : L’Âge de la colère, ce ressentiment pas tout à fait actuel… Violence à grande échelle et méfiance ordinaire, inégalités accrues et expansion du conformisme, idéal libéral et xénophobies, son essai aux éditions Zulma remonte aux Lumières et démonte le vice inhérent au projet occidental de progrès et de prospérité, autant coupable de la colère des leaders nationalistes aujourd’hui, ou de celle, à l’époque, d’un certain Jean-Jacques Rousseau…

Du passé au présent, et retour : avec Retrotopia, le sociologue Zygmunt Bauman, disparu en 2017, nous invite, pour sa part, à découvrir l’utopie-rétro, ou comment les aspirations actuelles ont abandonné l’avenir pour le passé, le progrès pour la régression. Livre-testament, aux éditions Premier Parallèle, il n’a rien d’une évasion, mais se veut, au contraire, une mise en garde contre cette nostalgie qui nous engourdit. 

Pankaj Mishra - L’âge de la colère. Une histoire du présent 

Je vous propose de commencer par L’Âge de la colère, une histoire du présent, de Pankaj Mishra, disponible aux nouvelles éditions Zulma. Journaliste, essayiste, critique et éditeur, Pankaj Mishra n’en est pas à son coup d’essai, puisque L’âge de la colère est son 9e ouvrage publié et son 4e paru en français. C’est pourtant avec ce livre écrit entre l’élection des suprémacistes hindous, le Brexit et l’arrivée de Donald Trump à la tête des Etats-Unis, qu’il se voit traduit à travers le monde, dans quelques quatorze pays. 

Il faut dire que Pankaj Mishra n’y mâche pas ses mots pour décrire cet « Âge de la colère » et retracer son « Histoire du présent » : notre présent n’est rien de moins, soutient-il, qu’une guerre civile mondiale, et notre histoire, rien de moins que celle du ressentiment des individus contre la modernité et toutes ses promesses d’égalité, de liberté individuelle et de richesse qu’elle n’a pas su tenir. 

Pour prouver cette contradiction d’un progrès qui génère sa propre régression, celui qui se définit comme un enfant né en Inde, adopté par l’Occident, autant accoutumé au contexte rural et à la religion de l’Orient qu’aux milieux intellectuels américains et européens, entend, en sept parties et un peu plus de 400 pages, “Explorer, je cite, un climat particulier d’idées, une structure de ressenti, une disposition cognitive”. 

Ni “récit des origines”, ni “histoire intellectuelle”, du philosophe Rousseau aux anarchistes russes en passant par les romantiques allemands, jusqu’aux leaders nationalistes, croisant les genres et les disciplines, Pankaj Mishra propose ainsi une généalogie émotionnelle, très documentée voire touffue, celle de la colère à travers les âges et le globe. 

Avec une originalité : nous inviter, ce faisant, à dépasser les thèses politico-religieuses sur les crises locales ou sur le choc des civilisations. Mais avec un risque : justifier, dans un même élan, la saine colère et la colère dévastatrice…

On ne vit pas un conflit des civilisations mais plutôt une manifestation des contradictions et des impasses qui sont nées du siècle des Lumières [...] Il y a une volonté chez lui de faire l'histoire du présent (sous-titre du livre) à partir d'événements historiques, de situations historiques qui ont leurs intérêts propres. (Aliocha Wald Lasowski)

J'ai trouvé ce livre intéressant à bien des égards, mais la forme m'a dérangée, je l'ai trouvé trop touffu, pour un esprit cartésien on a l'impression d'être plongé dans un tourbillon et on a du mal à distinguer les différents chapitres car les thèmes s'entrecroisent [...] Sa thèse principale : la mondialisation c'est l'extension mondiale de la modernité qui provoque en retour l'extension mondiale d'une anti-modernité. (Eugénie Bastié)

Zygmunt Bauman - Retrotopia 

Je vous propose de poursuivre dès maintenant avec le livre de Zygmunt Bauman, paru aux éditions Premier Parallèle. “Société liquide”, vous avez peut-être déjà entendu ce terme, c’est en tout cas au sociologue que l’on doit ce concept. Professeur émérite à l’Université de Leeds, ancien marxiste d’origine polonaise, il a développé dès les années 70, à son arrivée au Royaume-Uni, toute une sociologie critique de la modernité. 

Devenant ainsi l’un des représentants principaux de la “postmodernité”, il disparaît en janvier 2017, nous laissant notamment son œuvre, La vie liquide, dans laquelle, il substitue au terme de “postmoderne” celui de “liquide” pour désigner les sociétés dont l’organisation ne se fonde plus sur la solidité collective mais se réduit à des individus atomisés et voués à leur consommation infinie… 

C’est d’une certaine manière la thèse que Zygmunt Bauman nous laisse également et prolonge avec Retrotopia puisqu’il y décrit quatre grands mouvements rétrogrades nés de cette liquéfaction individualiste et consumériste des sociétés : le retour à Hobbes ou la prolifération de la violence, le retour à la tribu ou le réconfort de la communauté, le retour aux inégalités ou la fin de la guerre contre la pauvreté, et enfin, le retour à l’utérus ou la victoire du narcissisme…

Quatre mouvements qui troublent notre présent et nous rendent aveugles à l’avenir, remplacent le futur par le passé, le progrès par la régression. Après l’utopie d’un Thomas More et la dystopie d’un George Orwell, voici donc la rétrotopie, ou je cite “Le projet individualisé, privatisé et personnalisé” qui “prend racine dans un passé enfui mais existant à titre fantomatique”. 

Si Pankaj Mishra remontait le temps pour donner les raisons (et raison) à cet âge actuel de la colère, Zygmunt Bauman, lui, nous enjoint, de ne pas céder à cet âge de la nostalgie et de ne pas nous laisser emporter par les rêves du passé… 

C'est un essai très stimulant [...] Le passé aujourd'hui est encensé et l'avenir mis au pilori. Il analyse très finement  cette épidémie globale de nostalgie [...] Il a une vision très réaliste de la nature humaine, il n'est pas du tout dans un constat irénique. Il fait un constat très lucide sur l'impasse de la modernité et que nous sommes dans un univers très instable. (Eugénie Bastié)

C'est tard dans son parcours qu'il a développé ce concept de société liquide (liquidation de toutes les structures solides de la société : liens sociaux, les relations humaines, les institutions qui fondent le socle de la société) [...]On est là dans la suite des conséquences de la liquéfaction des liens sur plusieurs plans [...] On est plus dans l'utopie, l'espoir, l'avenir mais plutôt dans le désespoir. (Aliocha Wald Lasowski)

>>> Choix musical : Kazu Makino "Salty"

L'Instant critique

Aliocha Wald Lasowski nous propose la revue Présence Africaine n°197 "Uzuji : Décoloniser les humanités" et Eugénie Bastié le numéro Hors-Série de La Revue des deux mondes consacrée à Philippe Muray, intitulée "Philippe Muray : le prophète incorrecte".

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