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Alexandre Soljenitsyne lors d'un discours à la Douma en 1994

Que doit la Russie d'aujourd'hui à Soljenitsyne ?

29 min

"Soljenitsyne c'est un peu comme le Big Bang, il y a tous les éléments qui se réunissent à un moment pour que ça explose." Véronika Dorman.

Alexandre Soljenitsyne lors d'un discours à la Douma en 1994
Alexandre Soljenitsyne lors d'un discours à la Douma en 1994 Crédits : Laski Diffusion / Contributeur - Getty

Alexandre Soljenitsyne ne s'est jamais parfaitement assimilé avec le reste de la dissidence, même si cette dernière l'a beaucoup vu comme une figure tutélaire. 

Soljenitsyne était un résistant. Dans le sens profond du terme, c'était un dissident. Mais en même temps, il ne se reconnaissait pas dans le mouvement dissident soviétique qui émerge à l'époque où lui rentre d'exil à la fin des années 50. Donc toutes ces cuisines moscovites où se réunissent les gens qui vont devenir la dissidence soviétique autour de Sakharov et d'autres, ils les connaît, il les croise, mais il n'appartient pas à ces cercles-là. Ce n'est pas sa manière de résister, lui c'est dans la littérature, dans l'écriture. Il mène le même combat contre le mensonge institutionnalisé en U.R.S.S., pour la vérité historique, pour la mémoire, pour la restitution de la mémoire.        
Véronika Dorman

Sorte de Voltaire pour la dissidence, la première étape de son combat était la liberté d'expression.

La question de sa position par rapport à la dissidence, ce n'est pas vraiment les divergences de visions par rapport à l'Occident, ça c'est une vue assez occidentale du coup. La dissidence a eu du mal à se définir, puisque dans ce courant de dissidence qui a émergé après la mort de Staline, il y avait des nationalistes, il y avait des gens absolument différents et simplement, pendant au moins une bonne période, Soljenitsyne disait "nous ce qu'on veut c'est que les positions puissent s'exprimer". Et dans ce sens, il était respecté par tout le monde. Autant quand il est arrivé en Occident, il a eu affaire à des mises en cause très violentes et très injustes, notamment, pour n'en citer qu'une, du PCF, qui l'a traîné dans la boue. En Russie, on n'avait pas cela du tout, il y avait des gens qui disaient "bah oui, on n'a pas forcément les mêmes opinions que vous, mais ce qui est important c'est qu'il y ait un débat". Et tout le monde reconnaissait dans la dissidence le rôle absolument essentiel de Soljenitsyne, qui était à part.    
Cécile Vaissié

Il faut toutefois relativiser son rôle dans l'effondrement de l'U.R.S.S., il a fait sa part mais est plus une figure de proue qu'un surhomme mettant l'ensemble du totalitarisme à bas.

Il a ébranlé, il a fait une brèche dans l'U.R.S.S., brèche dans laquelle beaucoup de gens et de choses se sont engouffrés. En tout cas il a joué un rôle essentiel dans la prise de conscience de l'Occident et certainement cela a aussi joué un rôle. Ensuite il n'était pas seul et c'est un peu réducteur de dire qu'il n'y avait que lui parce que, effectivement, c'est la figure qui émerge, dont on a entendu parler, mais même sur les témoignages sur la violence du système politique, il n'était pas pionnier puisqu'il y avait déjà des ouvrages sortis en Occident. Il se trouve que c'est la voix qu'on a entendu le plus fort, pour des tas de raisons, conjoncturelles, sa puissance à lui, celle du verbe, qui portait plus que celle d'un zek échappé qui a réussi à traverser la frontière.    
Véronika Dorman

Mais l'impact politique de l'auteur est actuellement assez minime en Russie, ses combats semblant disparaître de la majorité des consciences.

Je crois que Soljenitsyne a vu un moment dans Poutine quelqu'un qui allait empêcher l'explosion de la Russie et son écroulement sur le modèle soviétique. Je ne veux pas parler en son nom, mais je ne pense pas que Soljenitsyne aurait apprécié qu'il y ait des anciens tchékistes (membre de la police politique soviétique), se revendiquant comme tels, qui violentent et bousculent physiquement la société, qui mentent à tous les niveaux. Il y a eu une version de L'Archipel du Goulag pour les écoles, c'est-à-dire coupée pour n'en faire qu'un volume, mais j'attends encore de rencontrer des jeunes qui ne soient pas fils de dissidents ou collaborateurs de l'association Mémorial qui me disent avoir lu ne serait-ce que cette version abrégée. Quand je rencontre des jeunes Russes, je constate que non seulement ils n'ont pas lu Soljenitsyne, mais ils ne le connaissent pas. Nous dire que c'est un écrivain d'état, je ne suis pas d'accord, il est largement oublié, y compris sur des discours importants comme son texte sur le mensonge.  
Cécile Vaissié

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