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Susan Sontag chez elle en 1979.
Épisode 2 :

Féministe proto-queer

29 min
À retrouver dans l'émission

Intellectuelle aux multiples facettes, également critique culturelle, Susan Sontag s’intéressait aux cultures marginales. En 1964, elle réfléchit sur le "camp", qu’elle pense au-delà du politique comme une sensibilité, la construction d’une individualité par l’exagération, l’artifice…

Susan Sontag et Adriana Asti en 1970
Susan Sontag et Adriana Asti en 1970 Crédits : Susan Wood - Getty

Jean Cocteau, les opéras de Richard Strauss, les lampes Tiffany, la chanteuse cubaine La Lupe, les films Scopitone, le Lac des cygnes ou encore les vieux comics de Flash Gordon…
En 1964, Susan Sontag dresse la liste, 58 notes numérotées, de ce qui est “camp” ou pas camp.
Camp dérivé du français “se camper” soit “poser de façon ostentatoire et théâtrale”.
58 notes numérotées pour mettre le doigt non pas sur une idée mais sur une sensibilité, pour briser les snobismes culturels de l’élite et du populaire, mais surtout pour questionner cette mise en scène de soi.
58 notes numérotées qui conduiront Susan Sontag à interroger, dans la suite de son oeuvre, tous ces “soi”, ces “moi”, nos identités fabriquées, sexualisées, façonnées, genrées, stéréotypées, hiérarchisées, publiques et privées… pour enfin : les déboulonner. 

L'invitée du jour :

Cornelia Möser, docteure en études de genre, chargée de recherche au CNRS au laboratoire Cresppa et au centre Marc Bloch à Berlin

Qu’est-ce que le camp ?

Je pense qu’il faut peut-être différencier le camp de Susan Sontag et le camp tel qu’on peut en trouver la description dans la recherche, comme l’étude Mother Camp d’Esther Newton sur les drag-queens, sur les travestis aux Etats-Unis. Elle a vraiment fait une enquête de terrain qui décrit le camp comme une gestion du stigmate, comme une manière de résister à une société homophobe, alors que Susan Sontag décrit le camp comme quelque chose de dépolitisé. Ce qui l’intéresse dans le camp, ce n’est pas du tout cet aspect politique, elle le dénonce comme propagandiste. Ce qui l’intéresse, c’est plutôt une recherche de sensibilité et un sérieux. Elle fait justement l’opposition entre le camp et le camping : le camp étant naïf, une manière d’être extrêmement dédié à quelque chose ; et le camping une forme consciente de faire une parodie.        
Cornelia Möser

Le féminisme apolitique de Susan Sontag

On pourrait lui reprocher un aspect apolitique, ou un manque de féminisme. Par exemple elle n’a jamais rejoint les organisations féministes ou LGBT, mais il y a là-dedans quelque chose d’extrêmement politique, il me semble, parce qu’il y a son exigence individuelle. Elle a été politique dans la mesure où elle a refusé de se laisser enfermer dans des cadres selon ce qu’on attend d’une femme, d’une mère, d’une lesbienne, d’une bisexuelle, d’une Juive. Elle n’a pas accepté de se laisser enfermer dans des cases, des catégories.      
Cornelia Möser

Susan Sontag se considérait comme "author" et non "female author", revendication qui n'est évidemment pas contradictoire avec sa conception apolitique su féminisme. Voilà ce qu'elle en dit dans une archive de 1976 pour la télévision canadienne :

Je pense que cette libération sexuelle est plutôt trompeuse. Je ne suis pas du tout contre l’égalisation des droits sexuels dans le sens où c’est honteux qu’une femme soit punie parce qu’elle a un rapport hors du mariage et que l’homme soit parfaitement libre de l’avoir. Mais je suis contre ce qu’on appelle en anglais le "double standard", je ne pense pas que ce soit dans l’exercice de sa vie sexuelle que l’on peut trouver une libération authentique, une égalisation de la situation hommes et femmes. Parce que la vie sexuelle finalement est une chose privée. Et un changement dans la situation de la femme, une vraie égalité, une vraie libération, une prise du pouvoir égale est une chose qui doit se passer plus profondément dans les champs politique, social et économique. La vie sexuelle n’est pas simplement pour nous une chose privée, mais c’est une chose même asociale, une chose dans laquelle on se retire de la société, on s’isole. L’idéal de la vie sexuelle c’est le huis clos. Je pense que la sexualité est profondément apolitique et que la lutte est dans le sens plus large politique.      
Susan Sontag

Peut-on définir le féminisme singulier de Susan Sontag ?

Ce qui qualifie le féminisme de Susan Sontag pour moi c’est cette exigence de dire "je". Elle ressemble à Simone de Beauvoir parce qu'elle revendique de ne pas s'excuser pour dire "je" et de vivre sa vie comme on l’entend, même si on est une femme.      
Cornelia Möser

Féminisme subversif… mais largement "consommé"

Ses Notes sur camp l’année dernière ont été le thème du gala d’un des plus grands musées d’art à New-York [voir « Met Gala »]. Elle a fait de cette pratique subculturelle, sans doute par son prestige, quelque chose qui est « consommé » et dont la culture bourgeoise s’est maintenant emparée. Ce texte est enseigné dans des universités prestigieuses. C’est toujours ambivalent quand une culture devient une marchandise parce qu’il y a le risque de lui enlever son côté critique.      
Cornelia Möser

Sons diffusés :

  • Chanson de Divine, Shoot Your Shot 
  • Archives de Susan Sontag, 1976, RCI radio Canada
Intervenants
  • docteure en études de genre, chargée de recherche au CNRS au laboratoire cespra et au centre Marc Bloch à Berlin
L'équipe
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