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Marlin Awad
Épisode 4 :

Héritages politique et mémoriel

29 min
À retrouver dans l'émission

Toni Morrison s'est éteinte en août 2019. Première Afro-américaine à recevoir le Prix Nobel de littérature, quel héritage laisse-t-elle derrière elle ? Où en sont aujourd'hui les combats contre le racisme et pour la mémoire de l'esclavage ?

Toni Morrison a laissé au monde un héritage foisonnant et multiple.
Toni Morrison a laissé au monde un héritage foisonnant et multiple. Crédits : ullstein bild - Getty

Ecrire sans préjugé fondé sur le racisme, voilà sans doute l’idéal que formulait Toni Morrison à la fin de sa vie, elle qui s’était donnée pour défi « d’écrire assez bien pour que la question raciale soit importante tout en ne l’étant pas » et qui, dans ses derniers romans, en était même arrivée à effacer toute référence à la couleur de peau de ses personnages. Transformer le silence en mots, réfléchir de manière incarnée ou théorique à ce que recouvrent le corps noir et le corps esclave, aux stigmates de l’esclavage, au pouvoir de vies sur d’autres vies, le faire à travers des personnages de romans, et ce faisant déconstruire les stéréotypes et montrer « toutes les nuances de la peau noire », tel était le pari de celle qui fut, rappelons-le, la première femme africaine-américaine à remporter la plus haute récompense littéraire, un pari qui confère à son œuvre une dimension que l’on pourrait qualifier d’universel.

Comment ces réflexions ont-elles traversé l’Atlantique et comment des hommes et des femmes s’approprient cette pensée pour poursuivre à la fois le combat contre le racisme et pour la mémoire de l’esclavage ? Cet universalisme de Toni Morrison est-il partagé aujourd’hui par de nouvelles générations de militants qui reprennent publiquement le flambeau d’un combat que l’écrivaine avait d’abord voulu littéraire ? Pour en parler, Maboula Soumahoro, docteure en civilisations du monde anglophone, spécialistes en études africaines-américaine, maîtresse de conférences à l’université de Tours, et autrice de Le triangle et l’hexagone, réflexion sur une identité noire (La Découverte) et militante antiraciste. Pour en parler également, Audrey Célestine, politiste, maîtresse de conférences en études américaines à l’université de Lille, membre du Conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et autrice de plusieurs ouvrages, Une famille française. Des Antilles à Dunkerque en passant par l’Algérie (Textuel, 2018), et La Fabrique des identités (Khartala 2018). Le prochain paraîtra à la rentrée aux éditions L’iconoclaste Au Combat, 60 femmes noires, libres et inspirantes.

Il y avait chez Toni Morrison l'idée d'écrire et de construire une subjectivité imaginaire noire, qui soit ancrée dans l'histoire. Avec quand même la forte conscience de ce que sont les catégories raciales. Mais avec, aussi, l'idée, puisque c'est une artiste et une femme libre, d'aller au-delà : ce but ultime du démantèlement de ces catégories. C'est quelque chose dont on a du mal à prendre la mesure en France : l'idée selon laquelle on peut passer par un ancrage, aller au plus profond de ce que cela veut dire concrètement, ce que cela fait d'être une personne noire dans le monde actuel pour, ensuite, déconstruire tout cela. Audrey Célestine

Lorsqu'on parle d'universalisme, on a parfois une approche assez naïve ou innocente, en disant : "On ne verra plus rien". Et si on commençait déjà par voir, et en continuant de voir, si on regardait la beauté, la valeur de ce que l'on voit ? Ou bien s'agirait-il simplement de ne plus rien voir et de dire que tout est pareil ? Que fait-on de cette différence ? Et si cette différence persiste, visible à l'oeil nu, peut-on la respecter, accepter sa richesse et sa beauté ? Maboula Soumahoro

Lorsqu'on parle de l'ère moderne on parle de cette invention du noir et du blanc et tout ce qui existe entre ces deux extrêmes. C'est avec ces questions, ces inventions-là que nous devons faire, et que nous devons peut être défaire aujourd'hui. Et ensuite par endroit,  s'attarder sur les spécificités locales, nationales de chaque espace. Mais cette traite a mis en branle une rencontre inédite transnationale et transcontinentale. Maboula Soumahoro

On a encore du mal à envisager, en France, l'esclavage comme quelque chose de complètement interne à l'histoire du pays. La confusion pour beaucoup, c'est qu'on a l'impression que l'histoire de l'esclavage et la colonisation devrait faire l'objet de chapitres d'histoires "à côté". Mais ce n'est pas "à côté", c'est "dedans." Car ces questions sont ancrées dans tous les aspects de la vie quotidienne, politique, sociale, culturelle de la France et des autres pays au passé esclavagiste. Audrey Célestine

Pour aller plus loin :

Bibliographie

Sula

Sula10/18

Intervenants
  • Maître de conférences à l'Université François-Rabelais de Tours.
  • Maître de conférences en sociologie politique et études américaines, à l'université de Lille.
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