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Théranthropes figurés sur le site de Ndimbankondo. Les théranthropes sont des êtres mythiques en partie humain et en partie animal.

L’art rupestre subsaharien, un continent abandonné ?

27 min

L’art rupestre, au même titre que les sources écrites et les traditions orales sont une formidable source pour l’Histoire de l’Afrique. Nous en parlons avec Geoffroy Heimlich, codirecteur de la mission franco-congolaise de Lovo, chercheur affilié à l’Institut des mondes africains (IMAF).

Théranthropes figurés sur le site de Ndimbankondo. Les théranthropes sont des êtres mythiques en partie humain et en partie animal.
Théranthropes figurés sur le site de Ndimbankondo. Les théranthropes sont des êtres mythiques en partie humain et en partie animal. Crédits : © Geoffroy Heimlich

L’art préhistorique africain, c’est bien entendu celui du Sahara, souvenons-nous des fameuses expéditions d’Henri Lhote. C’est aussi l'Afrique du sud et la Namibie, avec les recherches de l’abbé Breuil, notamment autour de la fameuse « Dame blanche », qui, nous le savons, est désormais un homme... 

Les plus anciennes de ces images rupestres remonteraient à environ 30.000 ans. Elles se trouvent dans la grotte Apollo 11, en Namibie qui contenait des pièces d'art mobilier dont l'une d'entre elles pourrait représenter un théranthrope. C'est un être mythique, dont une partie est humaine et une partie animale. Ce qui est très intéressant dans les arts rupestres d'Afrique, c'est qu'il y a encore aujourd'hui, dans plusieurs parties du continent, des traditions vivantes d'art rupestre qui se perpétuent.

Pourquoi donc la recherche archéologique semble-t-elle s’être détournée de l’Afrique ? L’art rupestre s’avère unique en Afrique, mais, pour autant, combien de sites archéologiques sont-ils classés sur la liste du patrimoine mondial ?

Alcôve ornée dans la grotte ornée de Nkamba.
Alcôve ornée dans la grotte ornée de Nkamba. Crédits : © Geoffroy Heimlich

Sortant des chemins battus, le magazine d’archéologie de France Culture évoque l’art de l’Afrique centrale. À la différence du Sahara ou de l'Afrique australe, les arts rupestres d’Afrique centrale restent encore aujourd’hui largement méconnus. 

Je pense que le peu d'intérêt manifesté jusqu'à présent pour ces productions graphiques est dû à leur caractère non figuratif parce qu'elles sont le plus souvent composées de signes simples (des cupules, des cercles ou des traits ou encore des représentations qui restent très schématiques) et qui n'offrent que de très rares possibilités d'approcher le sens. Mais actuellement, on tend à considérer l'art rupestre comme tout autre objet archéologique et les travaux d'inventaire se multiplient.

Dans le Kongo Central (République démocratique du Congo), des abris-sous-roche et des grottes s’égrènent de Kinshasa à la côte atlantique, et du nord de l’Angola au sud du Congo-Brazzaville.

Vue générale du massif de Lovo. Paysage karstique typique du massif de Lovo.
Vue générale du massif de Lovo. Paysage karstique typique du massif de Lovo. Crédits : © Geoffroy Heimlich

Le massif de Lovo contient la plus importante concentration d’art rupestre de toute la région, avec plus de 5700 images rupestres. Cet art est, en grande partie, lié à l’histoire du royaume du Kongo. Ce royaume est un État puissant et centralisé à l’arrivée des marins portugais en 1483. En 1491, l’ambassadeur milanais à Lisbonne comparait la capitale de ce royaume, Mbanza Kongo, à la ville d’Évora, résidence royale au Portugal.

Au total, 117 sites ont été inventoriés, dont 20 grottes ornées, et ce massif contient la plus importante concentration de sites rupestres de toute la région. Au cours de nos missions de terrain qui s'échelonnent de 2007 à 2019, 73 sites ont pu être examinés et sur ces 73 sites, 70 sites se sont avérés être inédits, ce qui représente plus de 5700 images rupestres. Cela montre bien aussi tout le potentiel de recherches qu'il y a à Lovo. Et, du coup, les prospections sont loin d'être terminées.

Poterie de la grotte de Tovo in situ. Elle est datable du XVe au XVIIe siècles, ce qui permet de corréler une partie des datations directes des dessins de Tovo aux types de céramique à motifs semblables.
Poterie de la grotte de Tovo in situ. Elle est datable du XVe au XVIIe siècles, ce qui permet de corréler une partie des datations directes des dessins de Tovo aux types de céramique à motifs semblables. Crédits : © Geoffroy Heimlich

Cet art rupestre pourrait-il être aussi la narration associée à l’origine mythique de la mort ? On le sait « dans les traditions orales, les défunts deviennent des revenants. Ils errent de longues années avant de mourir une seconde fois et de se transformer, les hommes en lézards, les femmes en crapauds et grenouilles ».   

On peut dire que l'on se trouve, aujourd'hui, à un moment charnière où il est encore possible d'agir pour sauvegarder ce patrimoine culturel particulièrement important et si l'on veut éviter la destruction des grottes ornées et préserver l'intégrité du massif de Lovo et d'autres massifs également en périphérie, il y a urgence à prendre des mesures de protection. Certains sites majeurs d'art rupestre ont déjà été détruits.

Aujourd’hui menacé, le massif de Lovo pourrait-il être inscrit sur la liste du patrimoine mondial ?

Juste pour vous donner un ordre d'idée, il y a actuellement sept sites qui sont classés, dont l'art rupestre a joué un rôle essentiel, sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, et quatre autres pour lesquels l'art rupestre a joué un rôle secondaire. Pour ma part, il me semble que cela est bien peu, finalement, par rapport à l'énorme potentiel que présente l'Afrique en matière d'art rupestre. Historiquement, il y a aussi un déséquilibre sur la liste avec près de la moitié des sites classés qui sont situés en Europe. Donc, les sites rupestres (africains) ont tout le potentiel nécessaire pour pouvoir contribuer à rééquilibrer la liste du patrimoine mondial.

Geoffroy Heimlich, codirecteur de la  mission franco-congolaise de Lovo chercheur affilié à l’Institut des mondes africains (IMAF) nous éclaire à ce sujet.

J'ai commencé à étudier l'art paléolithique et je me suis rapidement rendu compte que, finalement, il y avait peu de sites à étudier pour beaucoup de monde qui voulait en faire l'étude. J'ai commencé à m'intéresser un peu à toutes les manifestations rupestres qu'on pouvait trouver à travers le monde et je me suis rendu compte qu'en Afrique, on connaissait bien le Sahara, [...] mais très peu l'Afrique centrale, donc, je me suis dit qu'il y avait peut-être une perspective de recherche à explorer.

Lézard gravé sur le site de Fwakumbi. Le lézard est l’animal le plus fréquemment figuré dans l’art rupestre du massif de Lovo.
Lézard gravé sur le site de Fwakumbi. Le lézard est l’animal le plus fréquemment figuré dans l’art rupestre du massif de Lovo. Crédits : © Geoffroy Heimlich

Pour aller plus loin

Page biographique de Geoffroy Heimlich sur le site Études africaines en France et une autre page biographique sur le site e.patrimoine.org.

Site Internet de la mission Lovo, avec une exposition en ligne.

Page très complète sur le massif de Lovo (voir les liens proposés en bas de page) sur le site du Ministère de la culture, sur la page d'Archéologie.culture.fr du M.A.N (Musée Archéologique National de Saint-Germain en Laye).

Formation en ligne sur les images rupestres en Afrique sur le site E-patrimoines, avec plusieurs cours en ligne sur Lovo.

Webdocumentaire « Un archéologue au Congo », sur le site du Monde.fr et création sonore "Choeur de brousse" (26'11") réalisés par Geoffroy Heimlich, sur le site d'Arteradio.

Croix dans la grotte ornée de Ntadi-Ntadi.
Croix dans la grotte ornée de Ntadi-Ntadi. Crédits : © Geoffroy Heimlich

L'ouvrage "Le massif de Lovo, sur les traces du royaume de Kongo" (proposé en rubrique bibliographie) est librement téléchargeable sur le site Internet de l’éditeur avec ce lien.

Article de Geoffroy Heimlich, "Lovo, à la recherche du royaume de Kongo", paru dans le numéro de mars 2021 de la Revue Archeologia.

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