LE DIRECT
Bizarre cadre intérieur - Vectoriels
Épisode 24 :

Pour un non-éloge de la fatigue

3 min
À retrouver dans l'émission

Peut-on se fatiguer d'être fatigué chaque jour ? Faut-il apprendre à dormir, comme le préconise le développement personnel, ou à faire avec ?

Bizarre cadre intérieur - Vectoriels
Bizarre cadre intérieur - Vectoriels Crédits : Getty

Sommes-nous fatigués d’être fatigué ? Hier, dans une vitrine de librairie, à côté de votre livre, Georges Vigarello, était exposé un livre tout juste sorti lui aussi : Le sommeil malmené de Nicolas Goarant, avec pour sous-titre : “comment retrouver le goût de la nuit ?”. Entre autres parutions sur le sujet… 

C’est dire si la question du sommeil troublé, et de son corollaire, la fatigue est d’actualité… des vitrines de librairie aux magazines de psychologies, jusque dans nos conversations où l’habituel “ça va ?” est souvent suivi, il faut le dire, d’un “bof, je suis crevé”, et même quand on revient de vacances... 

A force d’être fatigué, va-t-on en venir à être fatigué d’être fatigué ? 

Je ne sais pas si c’est le cas pour tous, mais la fatigue semble être devenue une constante du quotidien : on se réveille épuisé, on digère accablé et on se couche crevé, et même les injonctions à mieux dormir deviennent lassantes. Les journées semblent s’écouler, en ce qui me concerne, dans une longue attente d’une pause, d’un déjeuner, d’un canapé et d’un lit. Voilà, il ne se passe pas une journée sans que l’on se dise à soi ou que l’on partage avec d’autres, le fait qu’on soit fatigué… 

Certes, cet état n’est pas contemporain, et le phénomène n’est pas complètement récent, mais désormais, être fatigué semble être devenue une forme de normalité, un drame quotidien, répété chaque jour et qui, malgré le fait qu’il consiste en une forme d’affaiblissement, de lassitude et de fragilité, se maintient de manière persistante. 

C’est d’ailleurs tout le paradoxe de cette fatigue journalière, devenue anodine : non pas qu’elle soit devenue normale alors qu’elle devrait être exceptionnelle, mais qu’elle continue à se générer, à s’auto-générer, que l’affaiblissement dont elle est la cause, ne parvienne pourtant pas à l’affaiblir et même l’entretienne (pensez à ce moment où même la fatigue nerveuse vous empêche pourtant de dormir). 

Contre toute attente, la fatigue ne se fatigue pas elle-même. Face à cela, comment faire ? Faut-il vraiment lutter contre elle, comme le préconisent plein d’ouvrages et d’articles de développement personnel ? 

Ni sommeil ni veille

C’est tout le problème : pourquoi en fait lutter contre la fatigue qui ne se fatigue jamais elle-même, qui continue à nous accompagner, et qui sera toujours victorieuse ? Pourquoi ne faire de la fatigue, de l’insomnie, du manque de sommeil des événements grisants ou du moins confortables ? 

En 1989, dans un entretien, Emil Cioran, pessimiste et surtout grand insomniaque disait ceci : 

“Toutes mes divagations et tout ce que j'ai imaginé trouve son origine dans ce drame. A peu près à l'âge de vingt ans, j'ai perdu le sommeil […] Je sortais vers minuit, vers une heure, et je me promenais dans les rues… Pendant des heures, je me promenais dans les rues. Comme une sorte de fantôme. Tout ce que j'ai pensé, tout ce qui a été élaboré [l'a été] pendant ces nuits.”

Le souci, c’est qu’on n’est pas tous Cioran, et moi, j’aime bien dormir et je n’ai pas le goût du drame… mais il avait raison sur un point : la fatigue nous met dans un état second, fantômatique, un peu ivre, très peu apprécié pour lui-même. Pourtant, quand on y pense, il y a une forme assez jouissive dans le laisser-aller, un rappel bienvenu du corps, une mollesse moelleuse de l’épuisement. 

On nous exhorte à mieux dormir, on nous culpabilise à être crevé, sans trouver les conditions pour se reposer. Même bien dormir devrait devenir une performance, une réussite. Et si on faisait, au contraire, peut-être pas un éloge de la fatigue, ce serait trop d’effort, mais si on essayait de s’y épanouir un peu, dans cet entre éveil et sommeil, où seules comptent les divagations ?

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  

Chroniques

8H55
3 min

À quoi pensez-vous ?

Caroline Proust : « J’ai l’impression d’être dans un monde où je ne vois plus les êtres humains »
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......