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On fait le bilan

De l'inconvénient des bilans de fin d'année

3 min
À retrouver dans l'émission

C'est le moment des bilans et le moment de faire le bilan du bilan.

On fait le bilan
On fait le bilan Crédits : Tetra Images - Getty

Qui dit avant-dernière chronique de la saison dit bilan de fin d’année, car les années à la radio, c’est comme à l’école, ça finit fin juin / début juillet. J’ai le souvenir qu’à chaque fin d’année scolaire, ma mère, en général au petit déjeuner, me disait que c’était le moment de parler, que c’était toujours important de se parler entre parents et enfants, et surtout pour faire des bilans. 

A l’époque on disait “faire des bilans”, maintenant on dit aussi faire des points, ou faire un débrief. Evidemment, entre parents et enfants, comme entre supérieurs et employés, un bilan n’est jamais vraiment un bilan. Ce serait trop long de résumer dans le détail tout ce qui a marché ou pas pendant des mois ou plus, et puis, surtout, un bilan, c’est le contraire d’un moment de sincérité. 

Paradoxalement, lors d’un bilan, en tout cas avec d’autres que soi, on ne fait jamais son bilan. On est toujours déjà vexé, avant même d’avoir commencé, on n’ose pas reconnaître ses failles ni se faire des compliments, on est de mauvaise foi, on ironise... et c’est pire quand on a fini, on est encore plus tourmenté.

"Le bilan de chaque minute"

L'’autre paradoxe du bilan (s’il se fait en tête-à-tête avec soi-même), c’est qu’on n’en fait jamais par souci de récapitulation, mais pour le plaisir ambigu de ressasser le passé (auquel cas on se dit que c’était pas top) et pour déjà se relancer (auquel cas on se dit qu’on pourrait faire mieux). 

Voire les deux : et voilà qu’on ressasse le passé en imaginant qu’on aurait pu faire mieux, sorte de retour vers le futur de la culpabilité. Bref, en y pensant, le bilan du bilan est assez triste… mais c’est pire quand on tombe sur ça : 

“Trois heures du matin. Je perçois cette seconde, et puis cette autre, je fais le BILAN de chaque minute. Pourquoi tout cela? — Parce que je suis né. C'est d'un type spécial de veilles que dérive la mise en cause de la naissance”. 

Vous avez deviné qui a pu écrire ça ? Franchement, je ne pensais pas trouver un jour le mot “bilan” chez un philosophe, mot assez moche, il faut le dire. Et pourtant, c’est chez Emil Cioran, dans L’inconvénient d’être né. Ce qui est intéressant dans cet enfer, c’est que Cioran confirme exactement ce que je pensais : dès qu’on commence à faire un bilan, on ne fait pas dans l’introspection mais dans la liquidation. 

Rdv RH

A suivre Emil Cioran, j’en viens à ça : la vie n’est faite que de bilans qui nous poussent à faire le bilan de la vie, à lui demander des comptes, à en évaluer les apports et les résultats. 

Mais le problème, ce n’est pas tant ça, que la vie soit devenue un rendez-vous de Ressources Humaines, mais qu’on la contemple telle une œuvre à côté de nous (pour se rendre compte qu’on est d’ailleurs loin de l'œuvre). 

Quelques lignes après cette citation, Cioran, condamnant le fléau de la naissance, enfonce le clou : on nous a inculqué, dit-il, que 

“le pire se situait à la fin et non au début de notre carrière. Le mal, le vrai mal est pourtant derrière, non devant nous.” 

Mais je dirais plutôt que le pire n’est ni à la fin ni au début, ni devant ni derrière, mais plutôt à côté de nous, quand on décide de faire un bilan et de le regarder. 

Mais pourquoi faire ça ? Pourquoi s’entêter à faire des points ? tout le monde les redoute et personne n’en sort vraiment heureux.
Et pourtant, par une folie que je ne m'explique pas, même quand on n’aime pas ça, on en fait quand même, et parfois par soi-même, comme ça, sans obligation, par espoir peut-être de voir un peu de lumière ? 

Mon bilan, c’est plutôt celui-là : l’inconvénient, ce n’est pas d’être né, mais d’être né pour faire des bilans de fin d’année. 

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