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C'est quiiiii

Allô, c'est moi

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Pourquoi téléphoner reste un événement.

C'est quiiiii
C'est quiiiii Crédits : Juan Moyano - Getty

Avez-vous remarqué comme téléphoner est à la mode ? Je pensais que c’était une pratique simplement normale, voire datée avec les messageries, mais c’est en fait devenu une tendance. Et pas qu’à cause du confinement. 

En témoigne le nombre de numéros verts lancés par l’Etat depuis 2017 : pour signaler les discriminations, éclaircir les secrets du prélèvement à la source, prévenir les suicides dans la police, ou s’informer lorsqu’on est victime de punaises de lit… même les chefs d’entreprise déprimés ont eu leur ligne, sans oublier les propriétaires de chevaux mutilés l’été dernier. 

Et sans oublier non plus les plateformes mises en place avec la pandémie. C’est dans ce même élan que depuis quelques jours a été lancé "Allo Marlène" (Schiappa évidemment), une ligne complètement dédiée aux parisiennes pour échanger sur les propositions de LREM dans le cadre des régionales, des propositions, je cite, “pour toutes les femmes” (crèche, “entreprises au féminin”, je cite aussi, et harcèlement). 

Pour le côté stratégie et efficacité politique, je laisse mon camarade Frédéric Says se prononcer sur le sujet… ce qui m’intéresse, pour ma part, c’est le fait de tout miser sur un coup de fil. Mais qui utilise encore le téléphone pour s’appeler ? 

Allo, allo ? 

On s’écrit, on s’envoie des messages, des mails, des vidéos, des photos, mais on s’appelle peu. Je ne le déplore pas du tout… je suis loin de trouver drôles ceux qui disent qu’on a un téléphone qui sert à tout sauf à appeler, je ne suis loin aussi de ceux qui critiquent cette soumission à un objet technologique parvenu à dépasser la fonction pour laquelle il était censé être fait. 

C’est juste une observation : s’appeler n’est pas du tout banal ni anecdotique. S’appeler n’est pas un moyen parmi d’autres pour communiquer. Quand on prend son téléphone pour appeler quelqu’un, il y a encore quelque chose de l’événement. 

On se lance, parfois même on prend son courage à deux mains (même, surtout, pour appeler les impôts). Quand on reçoit un appel : on est toujours surpris. Imaginez un appel masqué ou inconnu, le comble de l’excitation ou de l’intrusion. 

C’est plutôt ça le paradoxe du coup de fil : c’est un moyen de communication, un médium, un lien, qui n’abolit pas du tout la distance, c’est un lien facile, simple, rapide, accessible mais qui n’installe jamais et définitivement une forme de familiarité. 

"Ca capte pas"

Pensez-y : à chaque nouvelle conservation, se rejoue un petit déroulé de reconnaissance. T'es où, ça va, avec la possibilité de laisser entendre des hésitations, de l'émotion… alors que par messagerie, on ne dit pas bonjour. On balance directement l’information, sans crier gare ni merci d’ailleurs. 

Roland Barthes avait très bien décrit toute cette scénographie qui se joue et se répète pour les amoureux, autour de ce fameux coup de téléphone. C’est dans ses Fragments d’un discours amoureux

“L’attente d’un téléphone se tisse d’interdictions menues : je m’empêche de sortir de la pièce, d’aller aux toilettes, de téléphoner même (pour ne pas occuper l’appareil) ; je souffre de ce qu’on me téléphone ; je m’affole de penser qu’à telle heure proche il faudra que je sorte, risquant ainsi de manquer l’appel bienfaisant”. 

C'est la même chose avec un téléphone portable : on vit le même drame intime de l’appel qui ne vient pas, sauf que nous, ça se réduit surtout à un problème de réseau. “Ca capte pas” est notre angoisse. On craint comme on s’impatiente d’entendre la voix de cet autre au bout du fil. 

En cela, s’appeler est toujours un problème, ça pose toujours un problème : de moment, d’attitude, de ton, de voix... d’intimité. Voilà, c’est un événement intime. 

Bizarre de faire de ce moyen aussi personnel un outil comme un autre pour parler régionales. 

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