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Vieille image de convivialité

RIP la convivialité

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Je préfère te dire adieu que de t'attendre.

Vieille image de convivialité
Vieille image de convivialité Crédits : CSA Images - Getty

Ca a commencé il y a un peu plus d’un an. Souvenez-vous : 1er tour des municipales et 1ères photos de ces familles et amis, gais et insouciants, sous le soleil d’un mois de mars, et déjà, 1ers commentaires outrés face à ce qui semblait pour d’autres (pourtant au même endroit) non pas de l’insouciance mais de l’inconscience. 

Et puis, ça a continué : des photos d’apéros improvisés, de quais bondés, et encore des commentaires outrés, couvre-feu et “fin de bamboche” annoncés ; mais ça ne s’est pas arrêté : et cette semaine encore, des images de dîners clandestins, jusqu’à cette vidéo d’une fête au ministère de l’Enseignement supérieur, un simple “moment de convivialité” selon les dires du cabinet. 

Et voilà qu’on y est, que le mot est lâché : la convivialité. La fameuse convivialité, l’affreuse convivialité, celle qu’on invoque tout autant à propos de repas en famille, de retrouvailles entre amis, que pour promouvoir des espaces de vente (en général ceux-là sont végétalisés et écoresponsables), pour réhabiliter son lieu de travail (en général, ça se limite à la machine à café) ou encore pour se justifier de faire la fête dans un ministère…

Convivialité non conviviale

Plus qu’un mot bateau, la convivialité est devenue suspecte, et plus que cela, elle est même devenue le contraire de ce qu’elle est censée être : tout ce qu’elle désigne de chaleur, de partage, de festif ou d’agréable, ne semble plus avoir lieu d’être. Et c’est ainsi que, paradoxalement, la convivialité devient aussi peu conviviale. 

Je reconnais qu’en pleine crise sanitaire, en pleine distanciation physique et sociale, il semble assez évident que la convivialité sonne comme une menace, une promesse clivante et morbide de bouillon épidémique. Mais, en même temps, et au-delà du covid, la convivialité est-elle vraiment si conviviale que ça ? 

Je ne sais pas pour vous, mais moi quand j’entends ce mot de “convivial”, en général, je fuis. Rien de moins convivial que ce qu’on dit convivial : on a l’impression qu’on nous vend de l’amitié, qu’on tente de nous refourguer une ambiance, ou qu’on tente de se persuader que la soirée qu’on passe est géniale, alors qu’au fond, on se demande ce qu’on fait là. 

Car, c’est bien ça en fait le paradoxe de la convivialité, non pas qu’elle ne soit plus conviviale, seulement en ce moment, mais qu’elle n’a jamais été conviviale. 

Combler avec des mots

Regardez : le simple fait d’avoir à nommer, à décrire, à préciser, ce qui devrait être naturel et dans l’action (comme le plaisir de se retrouver entre amis) démontre bien que le moment en tant que tel ne suffit pas, qu’il faut le combler par des mots, un argumentaire. 

Et ce sont peut-être ceux-là même qui brandissent la convivialité qui sont les plus asociables, ou qui, du moins, ne profitent pas assez de ce simple fait d’être ensemble et ont besoin de l’augmenter d’un qualificatif attractif pour le rendre désirable. 

Alors, je ne dis pas qu’il ne faut pas parler ni commenter le plaisir qu’il y a à être avec d’autres que soi. Le philosophe Ivan Illich en a bien fait un essai en 1973 et même un concept politique : 

“La convivialité sera restaurée au cœur de systèmes politiques qui garantissent et renforcent l’exercice optimal de la ressource la mieux répartie dans le monde : l’énergie personnelle que contrôle la personne”. 

Mais ça révèle quand même bien le problème de la convivialité : quand on en est à l’invoquer, c’est qu’il n’y en a pas. Et quand on en vient à désirer une société conviviale, ce n’est pas seulement qu’elle n’existe pas mais qu’on n’est pas très convaincu qu’elle existe un jour. 

Et si le mieux était alors de lui dire adieu pour être sûr de la retrouver un jour ? 

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