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Dodo

En faire le moins possible est-il... possible ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Réflexions sur "Moins on en fait, moins on a envie d'en faire".

Dodo
Dodo Crédits : CSA-Archive - Getty

J'ai perdu ma voix. Ca m’est arrivé mardi. Et ça ne m’était jamais arrivé avant. C’est marrant car à ce moment-là je pensais justement au fait que : moins on en fait, moins on a envie d’en faire. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte très concrètement. 

Alors que je m’imaginais, naïvement, que ne plus m’exprimer serait douloureux, que je me voyais déjà m’énerver en écoutant les autres parler sans pouvoir intervenir... eh bien, non, rien.
Je vais vous dire, ça m’a même soulagé. J’étais enfin débarrassée de dernières interactions pas inutiles, mais pas toutes nécessaires… 

Alors, j’étais là à écrire des mails et des textos pour dire que je ne pouvais plus parler. Et une fois tous ces messages envoyés, j’ai tout refermé, je me suis allongée, et je me suis dit : voilà, c’est bon, enfin tranquille.
Voilà, ça y est, après le télétravail, l’arrêt de travail, après la distanciation sociale, "l’absenciation" sociale (mot qui n’existe pas), après le semi-confinement, l’auto-confinement. 

J’ai été tranquille, quoi, je dirais 4 minutes ? Parce qu’en fait, sur la table, il y avait cette tasse à ranger, ce papier qui traînait, et puis, se lever et encore un message à envoyer. ETC, ETC.
En fait, je me suis rendue compte qu’il y avait toujours des “etc.”, il n’y a pas de fin mais toujours quelque chose à faire et qui devient de plus en plus difficile à faire. 

De moins en moins en moins...

Ce n’est pas la vie qui est dure, c’est d’agir. Parce qu’agir revient toujours à affronter cette difficulté, ce phénomène assez étonnant et même dingue : dès qu’on veut lever le pied, dès qu’on veut en faire moins, en faire le moins possible tant qu’on y est, se profile toujours le risque de vouloir en faire encore moins.  

Bizarrement, le moins n’entraîne pas le plus, il ne se compense pas, il ne lasse pas, il se provoque lui-même.
Mais ce qui est encore plus bizarre, c’est qu’aller de moins en moins, en faire de moins en moins, ne nous fait pas parvenir à du rien, à une forme de néant bienheureux ou à un vide angoissant, ou à du soulagement, du répit, mais juste à du moins. 

Vous voyez : en fait, le moins est sans fond. Il n’est pas moins que rien ni mieux que rien. Il n’est qu’un degré de plus, ou de moins du coup, vers lui-même.
Paradoxalement, le moins est toujours : moins que lui-même mais plus que lui-même. C’est exactement ça : le moins est sans fond, et contre toute attente, il en demande toujours plus. 

Course à l'envers

Je crois que c’est ça qui m’a le plus frappé ces derniers jours : que même pour en faire le moins possible, il fallait toujours en faire un peu quand même, et même plus, en tout cas, pas rien du tout.
Je croyais qu’on en faisait plus pour avoir tout en plus, en mieux, en plus fort, en plus vite, plus de biens, plus de richesses, plus de vertus, plus de travail, etc. Mais non, même en ce qui concerne le moins, c’est toujours la course. 

“La vie humaine peut être comparée à une course.” disait d’ailleurs le philosophe Thomas, De la nature humaine, Chapitre IX, "Vue générale des passions comparées à une course" : 

“Être continuellement devancé, c'est malheur. Surpasser continuellement celui qui précédait, c'est félicité. Abandonner la course, c'est mourir."

On y est : tout est une course, car avant d’abandonner et de mourir, on court quand même. On court même quand on en fait le moins possible et surtout à en faire le moins possible.
Et c’est une subtilité que Hobbes n’avait pas envisagée : que c’est un malheur non pas d’être devancé, mais de devoir continuer à courir alors qu’on n’en veut pas plus, et qu’on veut juste en faire moins. 

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