LE DIRECT
La plénitude du vide

L'expérience du lavabo bouché

3 min
À retrouver dans l'émission

Avez-vous déjà expérimenté ce sentiment de plénitude en débouchant votre évier ?

La plénitude du vide
La plénitude du vide Crédits : Image by Marie LaFauci - Getty

C’est une expérience que nous avons tous vécue, une expérience, si j’ose dire, universelle, une expérience tristement banale, ménagère, domestique, mais pourtant, une expérience forte en émotions, chargée d’une puissance libératrice indéniable, ou du moins, d’un grand potentiel de satisfaction voire d’auto-satisfaction : le débouchage d’un évier. 

Dans mon cas, il s’agissait de mon lavabo. Quand c’est arrivé, comme à chaque fois que ça arrive, j’étais dépitée : est-ce que j’avais besoin de ça ? En plus du covid, d’un lavabo bouché qui laisse stagner à sa surface un mélange mousseux et immonde de savon, de dentifrice, de cheveux et de poils ? 

Mais, comme à chaque fois également, j’ai nié. Après tout, l’eau s’écoule, mal mais elle s’écoule quand même, et puis, sait-on jamais, à force de faire couler l’eau, peut-être que le bouchon pourra se dissoudre de lui-même...
Evidemment, ça ne marche jamais. Et ce qui n’était qu’un incident dans son quotidien devient un problème de 1er plan qui grossit à mesure que l’eau monte… 

Furet et cerise sur le gâteau

Ca pourrait être une question phénoménologique : faut-il s’en tenir au phénomène de l’eau qui monte ou remonter à l’essence de la chose en débusquant le bouchon qui coince ? 

Ou alors : une métaphore, et même une allégorie, de notre rapport aux problèmes : à quel moment deviennent-ils précisément problématiques, au moment où ils surgissent alors qu’on se brosse les dents, ou lorsqu’il faut nécessairement les régler ? 

En ce qui me concerne, tout a pris plutôt sens au moment où j’ai pris la chose au sérieux : OK, c’est bouché, OK, je débouche. Je vous passe les détails du Destop et de l’achat du furet, ce flexible métallique qui permet de faire exploser le bouchon sans avoir à démonter le tuyau...
Car ce qui m’a bouleversé, ce n’est pas le processus mais le plaisir éprouvé à l’instant précis où j’ai senti céder le point de blocage. Et où, plaisir prolongé, j’ai constaté mon triomphe sur la matière en laissant couler l’eau à flot, et où, cerise sur le gâteau, j’ai même entendu le tuyau gargouiller de soulagement. 

Au-delà de la satisfaction à avoir affronté un problème, et à l’avoir résolu, d’où vient cette joie du débouchage ?
Paradoxalement, quand on accomplit une chose, on en garde quelque chose, parfois même des trophées, mais là, tout le plaisir est précisément venu du vide, de ce qu’il ne restait plus rien et qu’il n’y avait plus rien à en tirer. 

Quelle horreur du vide ? 

C'est une expérience d’autant plus paradoxale que j’ai pris conscience qu’elle était vraiment courante : le soulagement pris à s’exploser un bouton, à s’extraire un poil à la pince à épiler ou à faire pipi après deux heures d’attente.
Je ne suis pas la Marie Kondo du tuyau de lavabo, mais force est de le reconnaître : la plénitude naît régulièrement du vide. 

On déplore nos tendances à l’accumulation, on envisage comme un état inaccessible le vide que parviendrait à procurer la méditation et on aime à citer cette non-citation d’Aristote, car après quelques recherches, je ne l’ai pas trouvée chez lui, mais dans L’homme qui rit de Victor Hugo : 

“L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la nature met l’amour ; l’esprit, souvent, y met la haine."

Mais on oublie très vite la présence quasi quotidienne du vide dans nos vies mais surtout notre capacité à le créer et à en jouir.
C’est bien le problème d’ailleurs : contrairement à ce qu’en dit Victor Hugo, on n’a pas forcément horreur du vide, on ne veut pas forcément tout remplir.
C’est juste que quand il y en a, du vide, difficile, sans lavabo bouché, de s’en rendre compte et d’en profiter. 

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  

Chroniques

8H55
3 min

À quoi pensez-vous ?

Ryoko Sekiguchi : "Les personnes exilées vivent toujours deux saisons simultanément"
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......