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Pas contente

Comment je me suis disputée dans la rue

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À retrouver dans l'émission

Après quelques semaines d'accalmie joyeuse (grâce au déconfinement), c'est le retour de l'altercation de rien, dans la rue, avec un inconnu.

Pas contente
Pas contente Crédits : CSA-Images - Getty

Plusieurs semaines que j’étais inquiète. Métro, terrasses, files d’attente, une ambiance étonnamment sympathique régnait "en extérieur", comme on dit désormais. Il faut dire qu’on était tellement content de se retrouver qu’on n’allait pas tout gâcher d’un coup. 

Mais quand même, ça commençait à m’inquiéter : pas d’accrochages, des sourires, des “allez-y, vous étiez là avant moi” à la boulangerie et même des “bonne journée” à la volée. Qu’allait être la suite ? Des “pardon” et des “désolé” ?

Heureusement, cette parenthèse enchantée s’est finie hier pour ma part. J’étais à vélo et j’ai eu un accrochage avec une piétonne. Evidemment, tout était de ma faute (même si je l’avais pas frôlée). Et évidemment, je n’allais pas le reconnaître sous la pression de ses insultes. 

Toute l’affaire s’est finie en moins de deux minutes, sans que l’on sache vraiment comment, sauf qu’il fallait bien poursuivre nos trajets respectifs. En moins de deux minutes, j’ai donc renoué avec ce qui m’avait tant manqué : la petite altercation de rien, pour rien, en extérieur, avec un inconnu. 

"Le combat est père et roi de tout"

Même les confinements à répétition n’avaient pas complètement réussi à faire disparaître ce type de relations, et quand on s’inquiétait pour la sociabilité, il aurait fallu observer leur persistance pour se rassurer. Seule la joie du déconfinement en a eu raison, quelques temps, et oui, j’étais perplexe. 

Pas que je sois fan de ces petites relations contrariées qui font le sel ou le drame d’une simple balade urbaine, mais à chaque fois que j’en fais l’expérience, je suis fascinée. Que vient-il de se passer ? Qui est cette personne ? Quel était notre désaccord ? 

Dans ses Fragments, Héraclite (6 siècles avant notre ère quand même) disait 

“le combat est père et roi de tout. Il produit des dieux et des hommes. Il rend les uns esclaves, les autres libres”. 

Mais encore faut-il qu’il y ait vraiment un combat. 

Car ce qui est fascinant ou paradoxal, c’est qu’avec ce genre d'altercation, a eu lieu une chose qui ressemble à un combat, sans qu’on sache vraiment pourquoi et à propos de quoi on lutte.  

On est prêt à tout (ou presque) pour avoir raison alors qu’il n’y a rien à gagner. On veut en découdre avec une personne qu’on ne reverra jamais. Et puis, ça se finit sans se finir, c’est juste qu’on doit y aller. 

Du combat il ne reste que l’opposition vaine, et encore, presque rien, même pas une controverse ou une bagarre musclée, et rien n’en est tiré, ni plaisir ni justice, ni liberté ni inimitié. 

Ces anti-relations

Je suis fascinée (encore une fois) par ce genre de relations qui n’entrent dans aucune catégorie, si ce n’est la catégorie floue de “relation”, et qui semblent être une constante de notre champ social (existant en période de distanciation ou virtuellement). 

Mais de quoi sont faites ces relations permanentes, qui ne tiennent pourtant pas, qui ne lient personne sauf de manière anonyme et éphémère, et qui ne produisent rien ? Car il ne s’agit pas de mondanités inversées, ni de formalités ni des preuves d’une transformation violente de notre société. 

Non. Et c’est bien le problème de toutes ces relations qui n’en sont pas : elles ne sont rien mais elles ne sont pas rien et elles ne font pas rien. Elles constituent une modalité essentielle mais diffuse et imprévisible de notre sociabilité, une sociabilité qui se subit et se régénère, une sociabilité invisible qui nous insupporte mais qui a aussi quelque chose de parfaitement admis et même nécessaires. 

C’est d’ailleurs tout le drame : on hait, on ressasse, on ironise sur ces petites relations qui n’en sont pas, ces anti-relations, mais on les trouve aussi parfaitement normales, quotidiennes. On dit qu’on ne s’y fera jamais, mais le pire, c’est qu’on s’y est déjà fait et que sans elles, sans leur possibilité, quelque chose comme un peu de liberté, nous manquerait !

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