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Tu vas bien

"J'espère que vous allez bien"

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Et vous ?

Tu vas bien
Tu vas bien Crédits : cclickclick - Getty

Je ne sais pas si c’est la situation actuelle qui veut ça ou si j’ai toujours fait ça sans m’en rendre compte, mais le fait est là : je commence tous mes messages par un “j’espère que vous allez bien”.
Et franchement, je le fais sincèrement, j’espère vraiment que mon interlocuteur aille bien. J’espère vraiment qu’il n’ait pas le covid, qu’il tienne le coup. 

En même temps, qui souhaiterait, covid ou pas, que quelqu’un aille mal ? Qui pourrait, même s’il se fiche de savoir comment va la personne concernée, ne pas, un tant soit peu, se soucier de l’état de son interlocuteur (ou du moins, faire mine de s’en soucier) et commencer directement par l’objet de son message ? 

J’ai pourtant lu dans un article, tout récent, qu’il ne fallait jamais ouvrir un échange de cette manière, sous peine d’être immédiatement catalogué. Catalogué comment, je n’ai pas vraiment compris.
Car s’il y a bien une formule à la fois sympathique mais sans engagement, informelle mais pas impolie, gentille et à peu de frais, c’est bien celle-ci. 

Et c’est toute la question que soulève ce “j’espère que vous allez bien” : facile et pratique pour celui qui s’en sert, il laisse perplexe celui qui le reçoit, celui-ci se demandant s’il doit vraiment répondre... 

Sincérité insincère

Parfois, en répondant, j’hésite à prendre au sérieux ce souhait et à donner vraiment de mes nouvelles, à raconter ma vie quoi. “Pas le moral” ou un “écoute grosse forme malgré le covid”. Imaginez...
Mais en général, je retourne surtout le même souhait : j’espère que vous allez bien également. 

Car, voilà, c’est toute l'ambiguïté de cette formule : elle a beau être sincère, on a beau réellement espérer que son interlocuteur aille bien, on aimerait autant qu’il ne réponde pas, qu’il ne rentre pas non plus dans les détails. On est sympa mais pas trop non plus. 

C’est même son paradoxe : elle est à la fois sincère et insincère, soucieuse et insoucieuse (je ne sais pas si ce mot existe). 

Alors, vous me direz : comme toutes les formules de politesse, celles-ci ont le défaut de leur avantage : à savoir adoucir les relations tout en les rendant artificielles. 

Mais le “j’espère que vous allez bien” a ceci de plus : il n’a pas le côté emprunté ou pompeux, formel de tout un tas de civilités, sa simplicité, son informalité révèle une forme d’aisance dans la relation à l’autre, et pourtant, elle révèle aussi de l’indifférence. 

Rapports aisés... mais lâches

J’ai bien conscience qu’en disant ça et commençant presque tous mes échanges professionnels, mais aussi certains vaguement amicaux ou familiaux, je me tire une balle dans le pied. 

Et comme je n’ai pas envie que mes interlocuteurs me soupçonnent d’être indifférente à leur sort (car oui, j’espère vraiment que vous allez tous bien), je vais me rabattre sur Alexis de Tocqueville, l’auteur de la Démocratie en Amérique, qui a très bien décrit ce paradoxe de nos mœurs démocratiques : 

“La démocratie n’attache point fortement les hommes les uns aux autres, MAIS elle rend leurs rapports habituels plus aisés.” 

Je conseille d’entendre cette citation en sens inverse : oui, nos rapports sont aisés, faciles, libres, francs et ouverts, mais n’oublions pas que nous restons assez peu attachés aux autres, ou plutôt à ce qui n’est pas nous. 

Et c’est précisément ce problème que révèle le “j’espère que vous allez bien”, pas tant que le “aller bien” soit un élément on ne peut plus bateau, mais parce qu’il n’y a aucune question et donc aucune réponse attendue. 

Oui, il y a un échange mais informel, oui il y a un lien mais qu’est-ce qu’il est lâche et distendu… Mais le pire, c’est qu’on n’y peut pas grand chose : à part espérer que tout le monde aille bien, qu’est-ce qu’on peut faire de toute façon ?

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