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Coeur léger, coeur relou

L'éternel retour du relou

3 min
À retrouver dans l'émission

Alors que Marlène Schiappa vise à la création de Quartiers Sans Relou, demandons-nous qu'est-ce que le relou.

Coeur léger, coeur relou
Coeur léger, coeur relou Crédits : PM Images - Getty

La semaine dernière, la ministre de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, a annoncé la mise en place d’un baromètre annuel du harcèlement de rue, avec déploiement de brigades en civil dans certaines zones, le tout dans le but de créer des “Quartiers Sans Relou”. Des QSR. 

Communication ringarde, mesure stigmatisante, politique faiblarde… à lire les quelques articles parus sur le sujet, on peut dire que ce lancement n’est pas fulgurant.
Et c’est vrai, jamais je n’aurais pensé trouver dans une mesure politique le terme de “relou”. Qui a eu cette idée chelou, pour le coup ? Pourquoi parler simplement de relou quand il s’agit de harcèlement ? et pourquoi s’en tenir à des quartiers ? 

Tant de questions légitimes, alors qu’on pourrait quand même saluer une chose : retrouver ce bon vieux mot de “relou”. Car c’est en le réentendant ces derniers jours que j’ai mesuré combien il m’avait manqué. Oui, il est daté, oui il est lui-même très lourd… Mais un peu comme le mot “con”, il n’y a pas mieux pour désigner certains individus ou certaines situations, on voit très bien ce qu’il veut dire sans pourtant jamais vraiment le définir. 

Je vais donc m’y atteler : qu’est-ce que le relou ? 

Il y a lourd et relou

Déjà, faut-il le rappeler : “relou”, c’est du verlan. Donc, ça veut dire “lourd”. 

Ensuite, on peut identifier ce qui est relou. Peut être relou et dans le désordre : une blague ratée, un mec collant (souvent les deux vont d’ailleurs ensemble), un empêchement administratif, un retard de train, un chef qui nous presse de questions, un enfant chahuteur, un client exigeant… 

Et c’est ainsi qu’apparaît très vite ce paradoxe : ce qui est relou n’est cependant pas ce qui est lourd, et inversement.
Par exemple : un repas peut être lourd à digérer, il ne sera pourtant pas un repas relou. Et une erreur peut être relou sans être pourtant une faute lourde et condamnable. 

Car le relou, et c’est toute son ambiguïté, a quelque chose de moins grave mais de plus pesant que le lourd : il n’a pas seulement une portée morale (la lourdeur d’une personne), il a avant tout une forme de pesanteur métaphysique. 

Est-ce son début en “-re”, mais il semble sans cesse revenir à la charge : et plus qu’un poids passager, le relou a le signe de la répétition qu’on veut souligner...

Coeur relou

D’où l’importance de se débarrasser du “relou”. Car c’est fabuleux mais le relou est tout le temps relou, à la fois dans son fond et dans sa forme. L’être, le dire… tout est relou dans le relou. Et l’employer dans une mesure politique est quelque chose d’attendu, de nécessaire, mais de trop entendu. Et donc, de ringard et de faible. 

Au fond, rares sont les mots qui sont si cohérents du début jusqu’à la fin, de leur sonorité à leur objet, de leur origine à leur usage. Et c’est le cas du “relou”, et donc son problème : il ne provoque aucun étonnement. Aucune surprise. Aucun mouvement. 

Il porte son propre stigmate : être relou sans avoir rien du lourd qui signe l’importance d’une chose (c’est du lourd, dit-on). Le relou sonne ainsi comme une fatalité mais disproportionnée, comme s’il existait un éternel retour du relou. 

Ce qui m’a fait penser (pardon, trouver sur Internet) ces vers de Louis Aragon dans Le roman inachevé

“Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd   
Le temps de rêver est bien court   
Que faut-il faire de mes jours   
Que faut-il faire de mes nuits”

Mais que faire d’un cœur relou, il n’est que relou, il ne change jamais. Avec lui, le temps de rêver est bien trop long. En-dessous du ras des pâquerettes.
Et dire ainsi de quelqu’un qu’il est relou, c’est le condamner trop légèrement à jamais. 

Alors, saluons aujourd’hui le relou : car au moins, celui-là fait l’unanimité, personne ne veut plus en parler (et c’est cette unanimité qui, je crois, m’avait un peu manqué). 

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