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Il manque un canapé

Assis, allongé, debout... et vautré

3 min
À retrouver dans l'émission

Se vautrer est-il devenu la nouvelle manière de se tenir dans le monde ?

Il manque un canapé
Il manque un canapé Crédits : wetcake - Getty

J'ai fait une soirée. C’est beaucoup dire, mais oui. En fait, je dirais plutôt qu’il s’agissait d’un dîner. Nous étions 4. Et cela s’est fini à 22h30. Donc, c’était pas la folie non plus.
Mais un peu quand même : je n’avais pas vu autant de monde après 18h depuis Noël. Et vous savez quoi ? C’était fatigant. A partir de 20h, j’ai senti mon corps s’affaler. Comme une sorte de poids qui me tirait, littéralement, vers le bas. 

Dans ma tête, je m’encourageais. “Tiens bon”. “Redresse-toi”. “Résiste”. Voilà où j’en étais : à faire preuve de mental pour simplement converser avec trois personnes, me maintenir et faire bonne figure.
Rien à gagner, juste un défi personnel, avec, c’est vrai, beaucoup de vernis social. Il faut dire qu’après des mois de restrictions sociales, justement, j’en ai presque oublié les convenances, j’ai comme intériorisé un laisser-aller permanent. 

D’où ce dos plus que détendu, relâché, cette tendance à me pencher, malgré moi, sur la gauche, bon, autant le dire : cette tendance à me vautrer. Et toute ma question a alors été : faut-il vraiment s’en inquiéter ? 

Ai-je été formé pour rester avachi ? 

Après tout, l’homme est homme parce qu’il se tient debout, sur ses deux jambes, en station droite. Pas parce qu’il se vautre dès qu’il voit un coin un peu moelleux.
Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question d’évolution humaine, anthropologique, c’est aussi une question politique. Pour résister et s’opposer, “on se lève et on se casse”, on ne s’avachit pas. 

Mais c'est aussi une question morale. Dans ses Pensées pour moi-même, Marc Aurèle ne disait pas autre chose : 

“Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de t’éveiller, aie cette pensée à ta disposition : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. (...) Ai-je été formé pour rester couché et me tenir au chaud sous mes couvertures”. 

Si seulement… Toutefois, si se tenir vautré, avachi, affalé… consistait seulement à ne pas se lever du tout, à rester endormi, les choses seraient claires : ce serait tout autant qu’être debout, une manière de refuser l’ordre des choses. 

Mais cette station molle et bancale est beaucoup plus paradoxale que ça : car pour se vautrer, encore faut-il se lever. Encore faut-il se traîner jusqu’à un endroit où on pourra enfin s’affaler pour être à la fois éveillé et ramolli.  

Position et posture

Figurez-vous que je ne dors pas sur mon canapé, je ne suis pas allongée, j’y travaille, j’y suis même assise en ce moment même, alors que je vous parle. Vous voyez, je ne fais pas rien. Je regarde des séries, mon téléphone, je passe des coups de fil, j’écris des mails, je me coupe les ongles ou je lis. 

Je ne fais donc pas rien, mais je fais tout désormais avachie. Les épaules tombantes, le dos pas droit.
En fait : je ne fais pas rien, mais je le fais mollement. Je ne suis pas debout, poings levés, je ne suis pas allongée, retirée du monde, non, je suis entre les deux. Comme quoi, parfois, la nuance, les entre-deux, les 3èmes voies, c’est pas le mieux...
Ou alors, si, peut-être que c’est le mieux ? Enfin une position qui n’est pas une posture, car c’est sûrement là le problème : penser qu’une manière de se tenir soit d’emblée une manière d’être-au-monde. 

Oui, j’ai mal au dos, oui, chaque mouvement est une lutte quotidienne, oui, il me semble fou de vivre chaque jour ce tiraillement entre mon corps qui ne demande qu’à s’affaler et mon esprit qui doit malgré tout rester éveillé.
Mais au moins, j’ai compris une chose : toutes mes hésitations à propos de ma position dans le monde, et tout ça, en étant vautrée.

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