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N'a pas voté

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Et aux deux tours et sans aucune excuse.

N'a pas voté
N'a pas voté Crédits : Isabel Pavia - Getty

Les deux derniers dimanches ont eu en commun, si vous êtes passé à côté (apparemment ça concerne pas mal de monde), et si vous n’avez pas écouté cette matinale, d’avoir été des journées d’élections, régionales et départementales. 

Dans mon cas, les deux ont eu en commun d’avoir été des journées d’élections sans élection, autrement dit des élections auxquelles je n’ai pas participé. Et oui, je fais partie de ces quelques 65 % de Français qui se sont abstenus et dont on parle depuis une semaine. 

Beau temps, mauvais temps, dispositifs techniques du vote, soucis avec la propagande électorale, élections à moindre enjeu, rejet du vote à la faveur d’autres voies démocratiques, responsabilités des médias, perte de goût de la démocratie, sous sa forme représentative (voire le fameux problème de l’incarnation), crise des partis, et bien sûr, la non moins fameuse fatigue politique post-covid… 

Je crois avoir tout entendu pour tenter de comprendre les motivations ou plutôt les non-motivations des électeurs, ou plutôt des non-électeurs, comme c’est mon cas. Sauf, justement, ou très peu, la voix de ces non-électeurs. 

Situation

C’est vrai que ça semble logique : si tu t’abstiens, c’est que tu as préféré ne pas t’exprimer (du moins dans les urnes), ce qui n’empêche pas, en revanche, les autres d’essayer de comprendre ce silence et d’y déceler leurs propres intuitions et idées sur le sujet. 

Je rappelle la phrase de Jean-Paul Sartre, que j’avais citée vendredi, mais que je n’ai pas entendue hier soir, donc je me permets : 

“Un homme n’existe pas à la manière de l’arbre ou du caillou. Il est engagé, l’abstention est un choix”. 

Cette phrase, si vous la cherchez, se situe toujours dans ses Situations volume II. 

Si j’ai fait le choix de m’abstenir, comme le dit Sartre, ce choix est donc, comme tout choix, tout à fait susceptible d’être analysé, interprété, commenté. Ces discours ont ainsi raison, à la fois dans leur démarche et leurs arguments (tous les facteurs explicatifs avancés sont d’ailleurs justes), mais ils ont aussi, et c’est tout le paradoxe, complètement tort. 

Car tous ces discours minorent une chose : on ne sait pas forcément pourquoi on s’abstient soi-même. Ce n’est pas une excuse que je me donne mais l’abstention a ceci de particulier qu’elle est un pur refus, et d’abord à soi-même, de se rendre aussi des comptes, de formuler un avis, de s’engager. 

L'abstention sans le "-isme"

Ce qui est étonnant, c’est que l’abstention qui est avant tout un “non”, soit d’emblée vu comme un “non” à quelque chose, à un système, à un dispositif. Que ce soit un “non” qu’on accuse de paresse, ou un “non” qu’on tente d’excuser en rejetant la faute sur un contexte. 

Dire non, ce n’est pas forcément s’opposer ni opposer une indifférence, ce n’est pas forcément dire qu’on avait mieux à faire ni “à quoi bon”. Voilà, ne pas voter, ce serait nécessairement faire passer un message, et même malgré nous. Mais pourquoi ? 

Si s’abstenir peut, c’est vrai, être une attitude revendiquée, le terme “abstentionnisme” en témoigne, elle est surtout une manière de dire “je ne sais pas”, d’exprimer une seule chose : oui, je suis engagée mais je ne sais pas dans quoi (quels enjeux, quelles figures), je ne sais pas déterminer ce qui me gêne ou m’empêche d’avoir un désir, un choix positif. 

Qu’on vienne donc éclairer ces incompréhensions est à la fois légitime mais problématique : il y a une impossibilité à entendre dans cette abstention ce qui n’est pas un message, ce qui est le contraire d’un message. Ce qui relève plutôt d’un état, et en l’occurrence, je définirais cet état par le mot “impasse”. 

Je crois au fond que Sartre n'avait peut-être pas tort : je ne suis pas un caillou parce que j’ai le choix, mais avant tout celui de m’abstenir. 

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