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Hystérique à propos de l'hystérisation

Hystérie autour de l'"hystérisation"

4 min
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Comment dénoncer l'hystérisation du débat public sans être hystérique ?

Hystérique à propos de l'hystérisation
Hystérique à propos de l'hystérisation Crédits : Daniel Day - Getty

Peut-être que ça ne vous a pas échappé, mais le débat public serait devenu hystérique. Ou plutôt, car c’est la formule : nous serions en train d’assister à une “hystérisation du débat”. Vous l’avez entendu, j’ai mis le conditionnel : nous SERIONS en train d’assister à un débat qui SERAIT devenu hystérique. 

Ce n’est pas que je doute de la transformation de notre vie politique faite de gifle, d'invectives, de vidéos haineuses, d’idées radicales ou de roulades pseudo-marrantes dans le jardin du Président de la République… pas du tout mais là où j’ai une réserve, c’est sur ce terme d’hystérisation. 

Et plus précisément, sur les discours consistant à discourir sur des discours en les qualifiant de telle ou telle manière : une fois qu’on a fait ce constat, que faire ? une fois qu’on a discouru sur un discours en faisant le constat qu’il est hystérique, quelle marge de manœuvre nous reste-t-il ? 

Car voilà, à force de discourir hystérisation sur des discours déjà hystériques, nous voici pris au piège : aurait-on de cette manière, et bien malgré nous, participé à l’hystérie qu’on dénonce ? 

Hystérie et nuance

En ce moment, on pourrait dire que deux grandes tendances se dégagent pour parler du débat public : ceux qui font les éloges de la nuance et ceux qui dénoncent l’hystérisation du débat, et vous savez quoi, il s’agit des mêmes ! 

La critique de la fureur de l'espace public, des réseaux sociaux jusqu’aux plateaux télé, ne va pas sans la promotion du calme, de l’apaisement, de la mesure, bref, de la nuance. 

Mais de la même manière que cette promotion de la nuance ne connaît, et c’est bien son paradoxe, aucune nuance (elle nous est livrée brute, à prendre telle quelle et jamais à laisser ni à questionner), la condamnation de l’hystérisation a elle-même, et c’est son paradoxe à elle, quelque chose d’hystérique. Il y a paradoxalement tout autant d’excitation et d’excès à pointer du doigt l’excitation et l’excès des échanges. 

Alors, vous me direz : ceux qui se font les chantres de l’apaisement revêtent parfaitement les atours de l’apaisement : on ne peut pas les accuser d’être excités, au moins dans la forme, mais ils n’en excitent pas moins quelque chose : ce même débat qu’ils souhaiteraient tant calmer. 

Car pour se faire entendre, encore faut-il le dire bien haut, encore faut-il se placer bien au-dessus, encore faut-il le crier bien fort au-dessus de la mêlée… 

La loi de l'opinion

C’est le problème : comment se faire entendre quand tout le monde crie ? Comment faire entendre la raison si chacun pense déjà avoir raison ?
Mais plus problématique encore selon moi, c’est cette posture qui consiste à résoudre ce problème : en prenant part au débat non pas pour débattre mais pour débattre du débat, mais d’où ? Pourquoi ? A quel titre ? 

Au fond, cette posture correspond exactement à ce drôle de personnage créé par Jean-Jacques Rousseau : le législateur. Ce personnage est une figure incontournable et presque sacrée dans son édifice démocratique : sans lui, le peuple a bien le pouvoir, mais il reste aveugle. Aveugle et potentiellement indocile, car le législateur est là pour travailler sur : 

“la loi la plus importante de toutes ; qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l’airain, mais dans les cœurs des citoyens ; qui fait la véritable constitution de l’Etat ; qui conserve un peuple dans l’esprit de son institution : cette loi, c’est l’opinion ; partie inconnue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres”. 

Sans opinion droite et raisonnable, et sans législateur donc, tout s’effondre… Mais qui pourrait aujourd’hui avoir la prétention de s’auto-instituer législateur des bonnes mœurs ? De dire ce qui est juste, normal et bon ? Mais surtout, de rappeler l’opinion à l’ordre alors qu’il en a lui-même une à défendre ?

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