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Cet homme n'est pas Hervé Gardette (enfin je crois)

A quoi ressemblent désormais mes collègues ?

3 min
À retrouver dans l'émission

En situation de télétravail et de distanciation, comment se souvenir de ses collègues sans s'imaginer n'importe quoi ?

Cet homme n'est pas Hervé Gardette (enfin je crois)
Cet homme n'est pas Hervé Gardette (enfin je crois) Crédits : Jodie Griggs - Getty

A quoi ressemble Hervé Gardette ? et vous, Guillaume, à quoi ressemblez-vous ? je pourrais d'ailleurs poser la même question à propos de toutes les personnes avec lesquelles je travaille régulièrement… 

Alors, je préfère rassurer tout le monde, je sais très bien à quoi vous ressemblez, je me souviens parfaitement de vos visages et je pourrais vous reconnaître dans la rue…
Mais, c’est vrai que ces presque 3 semaines de télétravail, font que, dans mon esprit, vos traits commencent à se flouter, que chacun d’entre vous n’a plus vraiment à voir avec les paroles et les actions que je vous regardais accomplir quotidiennement… et que, désormais, vous êtes condensés, un peu embrouillés, réduits à quelques expressions ou gestes. 

Dans une telle situation, les choses sont simples, j’ai le choix entre deux options : la 1ère, c’est la lamentation. C’est vrai, je le reconnais, vous me manquez. J’aime bien être chez moi, en pyjama, mais envisager d’être réellement avec vous, sans avoir à faire l’effort de me souvenir de qui vous êtes, sans avoir à faire travailler ma mémoire, mais seulement ma perception, mes yeux et mes oreilles, me réjouit rien que d’y penser. 

L'imagination, une seconde nature

Et puis, il y a la 2ème option : moins négative, mais plus active, accepter de faire travailler ma tête, ne plus seulement me contenter de traiter des informations perçues et reçues, mais créer, ou plutôt recréer, par moi-même, ces informations. Pour le dire plus simplement, vous imaginer, vous, Hervé et tous les autres. 

Plus raisonnable au vu des circonstances, cette 2ème option pose pourtant un problème précisément rationnel : et si, tout à coup, je vous imaginais n’importe comment ? Et si, tout à coup, Hervé Gardette devenait blond ? Et si la Maison de la radio n’était plus ronde mais carrée ? Et si j’en venais à délirer ? 

N’oublions pas les pages et les pages de philosophie écrites pour dénoncer l’imagination, cette “folle du logis” dont Pascal disait, notamment : 

“Cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, a établi dans l’homme une seconde nature. (...) Elle fait croire, douter, nier la raison. Elle suspend les sens, elle les fait sentir.”. 

Et c’est vrai, l’imagination a sûrement établi une 2nde nature en moi, qui plus est en télétravail… et puisque ma vision d’Hervé Gardette est suspendue, je pourrais très bien, contre la raison, l’imaginer en blond.
Ce serait faux, d’accord. Mais si je n’avais pas même pas cette vision fausse d’Hervé, que me resterait-il de lui ? eh bien… je n’aurais plus aucune vision. 

Ennemie de la raison... et de la réalité ?

D'où ce paradoxe de l'imagination : peut-être l’imagination est-elle imprécise, douteuse, fausse, mais au moins, elle établit un lien, elle laisse une trace sensible. Et sans dire qu’elle est suffisante ou sans conséquences, on peut lui reconnaître cette grande qualité, notamment en cette période de distanciation : combler l’absence, même si c’est parfois de manière fantaisiste et délirante. 

Et voilà que se dessine le problème de l’imagination : quand Pascal déclare que l’imagination est ennemie de la raison, je veux bien le croire, mais je me demande : est-elle pour autant ennemie de la réalité ?
Quand l’imagination fait exister des personnes absentes, quand elle invente, dévoile ou fait persister le réel, n’est-elle pas, au final, beaucoup plus intéressante que la réalité elle-même, parfois plate, parfois floue et qui nous échappe ? 

Je ne dis pas qu’Hervé Gardette serait mieux en blond ou que la maison ronde serait en fait carrée, je dis juste que l’imagination en télétravail, a ceci de bon : elle n’est pas raisonnable mais au moins, en ce moment, elle ne se confine pas. 

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