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Personne se cachant la tête dans son pull rouge

De l'intérêt de dire "je m'en fous"

3 min
À retrouver dans l'émission

Dire "je m'en fous" n'est paradoxalement jamais désintéressé.

Personne se cachant la tête dans son pull rouge
Personne se cachant la tête dans son pull rouge Crédits : jenniholma - Getty

Hier, j’ai reçu un message me disant à propos d’une chronique : “on s’en fout”, ce qui, en le disant maintenant, me fait sourire.
Pourtant, sur le moment, ce tout petit message, ce message de trois petits mots a eu le pouvoir de me mettre dans tous mes états. 

Quiconque s’est entendu dire ça, a vécu cette situation, oscillant d’une réaction à l’autre, s’enfonçant dans des sentiments mêlés et ne sachant pas, au fond, comment prendre une telle déclaration. 

Si, bien sûr, on sait comment : on le prend mal, mais en même temps, on est aussi un peu d’accord ou du moins inquiet (c’est vrai, après tout, pourquoi je raconte ça, quel intérêt), et puis on est énervé, on en viendrait presque à hausser le ton, mais en même temps, on dédramatise aussi… car, en fait, nous aussi, on s’en fout. 

Voilà, c’est ca qui est fou avec le “on s’en fout”, ou le “je m’en fous”, ou, variante, “qui s’en fout”, c’est qu’il ne suscite que des “je m’en fous” mais qui ne sont jamais de purs “je m’en fous”.
Aucun “je m’en fous” n’est neutre. Car celui qui s’en fout ne s’en fout pas. Sinon, il ne le dirait pas, sinon il ne tiendrait pas à le faire savoir, sinon il n’oserait même pas se l’avouer. 

Mais alors à quoi sert ce “je m’en fous” que tout le monde pratique régulièrement tout en s’en fichant ? 

Disponibilité du cerveau

De fait, c’est normal de se désintéresser d’un sujet ou d’être indifférent, on ne peut pas accueillir avec passion et chaleur toutes les conversations, tous les sujets, tous les films, tous les griefs, toutes les remarques, toutes les pensées… et que sais-je encore. 

Il faut bien sélectionner, par manque de temps, par manque de curiosité, ou plus trivialement, à cause de notre entendement limité et du manque de disponibilité de notre cerveau.
Il faut donc bien, pardonnez-moi de le dire ainsi mais, “s’en foutre” de temps en temps. 

Tout le paradoxe étant que quand on s’en fiche, vraiment, on ne pense même pas au fait qu’on est en train de le faire.
Et que le fait de s’en désintéresser et de le dire, prend infiniment plus de temps, plus de place et plus d’énergie que de le faire et devient même le signe d’un certain intérêt, un intérêt contrarié. 

Comme si ces choses ou ces propos ou ces personnes dont on se fiche rentraient dans une catégorie particulière et douteuse : dignes de désintérêt, dignes de s’entendre dire qu’on s’en fiche, dignes d’un “je m’en fous”. 

Mais pourquoi en faire autant quand il s’agit de dire que ça ne me fait rien ? 

Insatisfaction désintéressée 

Je comprends l’intention blessante à l'œuvre. Mais pourquoi blesser sous cette forme paradoxale du désintérêt qui révèle en fait l’intérêt de celui qui est censé s’en moquer ? Pourquoi ne pas carrément injurier ou directement passer à autre chose ?

Car celui qui est en jeu, c’est alors moins celui dont on se fiche que celui qui s’en fout. C’est son “je m’en fous” qui est en jeu, son indifférence supposée mais contrariée. C’est ça : ce que regrette celui qui s’en fout, c’est de ne pas assez s’en moquer, de ne pas parvenir à cet état de désintérêt total, pur et profond. Presque zen de la détestation. 

Dans sa Critique de la faculté de juger, Kant définit ainsi le beau 

“on appelle “beau” l’objet d’une satisfaction désintéressée”. 

Entendez “satisfaction désintéressée” comme ce qui plaît sans procurer pourtant une sensation agréable. 

De la manière inverse, celui qui s’en fout aimerait expérimenter l’insatisfaction désintéressée, soit ce qui lui déplaît sans la sensation désagréable.
Mais c’est là tout son drame : il échoue à se moquer d’une chose ou d’une personne en toute sérénité. 

Et c’est tout le problème : s’en foutre est-il réellement possible ou n’est-ce qu’un rêve inatteignable ?

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