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Coeurs coeurs coeurs

Le dégoût du "passionnant"

3 min
À retrouver dans l'émission

Un film est "passionnant", un livre est "passionnant", une émission est "passionnante"... pour en finir avec l'adjectif "passionnant" mis à toutes les sauces.

Coeurs coeurs coeurs
Coeurs coeurs coeurs Crédits : Jennifer A Smith - Getty

“Passionnant”, c’est ce que j’ai lu à propos d’un film, mais aussi à propos d'un essai qui vient de paraître, mais c’est aussi ce que j’ai entendu dire à propos d’une série. Sans parler de cet article passionnant, de cette émission passionnante, de cet échange passionnant, de ce mec passionnant, de ce métier passionnant, on en viendrait presque à se demander s’il n’existe pas des poireaux ou des lavabos passionnants. 

Tout est passionnant. Et après tout, pourquoi pas ? Tout est potentiellement passionnant, susceptible de provoquer en nous une émotion puissante. Les timbres, l’amour, les gros moteurs. Même la passion est passionnante, et même le passionnant est passionnant.

Si des individus sont capables de sortir des phrases du genre : j’aime l’amour, j’imagine que ça doit bien marcher avec le passionnant : je suis passionnée par le passionnant, ou encore passion passionnant. 

Alors, vous me direz, c’est drôle, parce que quand tout est passionnant, plus rien ne l’est. Et le passionnant, à force, et c’est tout le paradoxe : produit le contraire de ce qu’il est censé produire, et à la place de l’attraction et de l’attachement, il n’y a plus qu’un désintérêt voire du dégoût qui s’abat sur nous. 

Haut-le-cœur

J'imagine bien que si des personnes emploient le mot “passionnant”, c’est bien qu’ils veulent signifier quelque chose de plus : ceux-là ne veulent pas s’en tenir à “ce livre est intéressant”, c’est vrai que c’est un peu plat comme formule, ou pire, imaginez une critique qui dirait : ce film est bien, ce serait presque une insulte.

Désormais, “bien” signifie moyen et “intéressant” frôle le sans intérêt. C’est donc tout naturellement, selon cette mécanique bien huilée d’un nivellement par le haut, que le “passionnant” devient incontournable pour attirer un tant soit peu l’attention et exprimer l’éveil, même minimal, qu’ont suscité une lecture ou un visionnage.  

Et c’est donc tout aussi naturellement que l’adjectif “passionnant” ne provoque que peu de réactions. Mais de là à provoquer son contraire, le rejet ?
C’est vrai que toute cette passion, qui déborde, qui se déverse, qui dégueule, a de quoi donner des haut-le-cœur. Mais il se joue quelque chose de plus, je crois, dans ce ras-le-bol du passionnant : la nausée de se voir tout le temps servir la même soupe. 

Car c’est bien le problème : non pas qu’on nous serve toujours la même chose, mais toujours de la soupe. 

Empire absolu sur le passionnant

Ou pour le dire mieux : le problème du “passionnant” qu’on met à toutes les sauces, ce n’est pas qu’il soit partout, mais qu’il ne renseigne plus du tout sur ce qu’il est. 

Nous, on veut de la vraie passion, et on nous dit que ce dernier essai est “passionnant”. On veut vibrer, s’abandonner, et on nous conseille de lire un article “passionnant”.
Je ne dis pas qu’un essai et qu’un article ne peuvent pas être passionnants, mais relèvent-ils de la passion pour autant ? 

Le philosophe René Descartes a quand même écrit un traité entier, Les passions de l’âme, pour nous expliquer comment maîtriser nos passions : 

“puisqu’on peut, avec un peu d’industrie, changer les mouvements du cerveau dans les animaux dépourvus de raison, il est évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes, et que ceux même qui ont les plus faibles âmes pourraient acquérir un empire très absolu sur toutes leurs passions, si on employait assez d’industrie à les dresser et à les conduire.”

Or, doit-on vraiment acquérir un empire très absolu sur nous après avoir lu un livre qu'on a dit "passionnant" ? Car de la passion, on attend qu’elle nous trouble, qu’elle nous trompe, qu’elle nous perde, et voilà qu’avec du “passionnant”, on ne se perd plus, mais on s'y retrouve complètement. 

De la passion au “passionnant”, y un monde et y a de quoi être écœuré. 

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