LE DIRECT
Fatigue du mignon

Feel-good, mauvais sentiment

4 min
À retrouver dans l'émission

Faut-il du feel-good pour se sentir bien ?

Fatigue du mignon
Fatigue du mignon Crédits : Andrés López / 500px - Getty

Dans une époque minée par une épidémie, pourrie par la violence, par des polémiques absurdes mais faisant l’éloge de la nuance, et, clou du spectacle, la gifle d’un Président, quoi de mieux que du “feel-good”. Mais oui, quoi de mieux que de se détendre devant un bon vieux film ou une bonne vieille série “feel-good”, entendez par là “pour se sentir bien”. 

Et en même temps, j’ai envie de dire : quoi de pire que du feel-good ? Et même, pourquoi le feel-good ? Et même, pourquoi le feel-good plutôt que rien ? Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter cette nouvelle vague, cette mode, cette tendance, du feel-good ? 

C’est vrai qu’entre le “tout ça, c’est écrit d’avance” (de Jean-Luc Mélenchon), Papacito et complétez par une autre affaire de votre choix et du moment, le désir d’évasion (pardon pour le slogan d’agence de voyages), le désir d’autre chose, et quand je dis autre chose, je dis radicalement autre chose, c’est-à-dire quelque chose de simple, de gentil, de mignon, de 1er degré, bref je me dis que ce désir-là est compréhensible, logique. 

Quand ça va mal, pourquoi ne pas vouloir se faire du bien ? Et en même temps, et je repose donc ma question : pourquoi ? 

Manichéisme 

Figurez-vous que pas plus tard qu’hier, alors qu’un tiers me conseillait de voir un film feel-good, que j’ai donc regardé, et qui a précisément eu l’effet inverse sur mon état (j’étais mal et encore plus mal après), j’ai eu un vague souvenir d’une phrase, et joie, je l’ai retrouvée : 

“Le propre du manichéisme n’est pas seulement de reconnaître deux principes, l’un bon, l’autre mauvais : mais de poser que le bien s’atteint par l’abolition du mal et non par un mouvement positif”. 

Si vous voulez aussi retrouver cette phrase, elle se trouve dans Le 2ème sexe de Simone de Beauvoir, et sur un tout autre sujet : la ménagère qui passe son temps à traquer la poussière (vu comme le mal) en pensant ainsi atteindre le bien. 

Evidemment, selon Beauvoir, la ménagère se trompe : car non seulement la poussière ne fait que revenir et le bien ne fait ainsi que s’échapper un peu plus. D’où cette critique du manichéisme.
Et d’où cette critique qu’on pourrait aussi faire au feel-good, forme appauvrie et moderne du bien avec un grand B : on aura beau tenter de chasser le mauvais côté des choses, ou le mauvais tout court, il reviendra tout le temps. 

Après un visionnage feel-good, que reste-t-il sinon les chaînes d’infos en continu, Twitter, les mauvaises nouvelles du monde, le travail, la fatigue, la solitude ou le couple dysfonctionnant ? 

Le cas Bergman

Le feel-good n’est pas vain, beaucoup de choses vaines et inutiles servent à quelque chose... au contraire, il se présente comme beaucoup trop utile. Ce serait une planche de salut, une échappatoire, et on pourrait dire un refoulement bienvenu, du déni béni, et pas un bienfait en tant que tel. 

Car par ce paradoxe que je m’explique très bien : le feel-good ne fait pas se sentir mieux, il n’est pas un “mouvement positif” vers le bien, mais un cache-misère qui laisse le mal en l’état, et peut-être l’empire (car l’échec du feel-good ne peut qu’aggraver la passion triste déjà là). 

Autrement dit : ce qui est vain, c’est de penser que le bien s’obtient en éradiquant le mal. Il suffirait donc, si vous allez mal, de regarder un film d'Ingmar Bergman. Ou pire, un mauvais film, car comme Bergman a fait des films bien mais pas feel-good (distinction importante), peut ou va se reproduire la même impasse… 

Et c’est là où ça devient beaucoup plus compliqué, problématique même : car si se sentir bien n’éradique pas pour autant le mal, se faire du mal n’éradique pas non plus le mal. C’est même pire. On serait donc condamné à aller de mal en pis. 

Et en même temps, ne faut-il pas du pire pour se dire qu’on n’allait pas si mal ? 

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  

Chroniques

8H55
2 min

À quoi pensez-vous ?

A quoi pense Jacques Perrin ce matin ?
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......