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Pyj

A propos du télétravail... et de mon pyjama

4 min
À retrouver dans l'émission

Comme Denis Diderot avec sa vieille robe de chambre, j'aime (télé)travailler en pyjama. Que révèle ce pyjama du rapport que j'entretiens avec moi ?

Pyj
Pyj Crédits : Peter Dazeley - Getty

Il y a quelques semaines, quand il m’était encore possible de venir à la Maison de la radio, un de vos invités, Guillaume, a regardé le studio de manière pensive, les yeux, comme on dit facilement, plein d’étoiles… et il m’a dit “c’est toujours drôle de voir un studio et des voix en vrai”.
Aujourd’hui, je me demande ce qu’il aurait dit s’il avait été à côté de moi, en ce moment-même... Aurait-il eu autant d’étoiles dans les yeux en me voyant assise par terre, micro et ordinateur posés en équilibre sur un coffre à jouets, les cheveux sales, à côté d’un lit défait. Et en pyjama. 

Si la magie de la radio consiste précisément à exciter l’imaginaire à partir de quelques indices, en voici un, le principal en ce qui me concerne, celui qui est devenu mon véritable compagnon depuis 10 jours : mon pyjama.
Autant pendant le 1er confinement, j’étais plutôt jogging, désormais je ne passe même plus par la case “m’habiller”, je reste telle quelle. En pyjama. Et vous allez trouver sûrement ça idiot, mais j’y vois une question très importante, peut-être la plus importante qui soit : celle du rapport qu’on entretient avec soi-même. 

Diderot et sa vieille robe de chambre

Cette question, ce n’est pas moi qui la soulève, mais l’un des plus grands philosophes des Lumières à propos de sa vieille robe de chambre. Ce philosophe, c’est Denis Diderot qui, dans un texte très court de 1768, Regrets sur ma vieille robe de chambre, se lamente ainsi de l’avoir jetée : 

“Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. Elle annonçait le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.”

Vous voyez, même chez soi, seul, pas apprêté, peut-être pas lavé, l’habit que l’on porte dit pourtant quelque chose de soi, il ne cache plus, il n’est plus une mise en scène : il révèle le rapport qu’on entretient profondément avec soi-même, comment se voit-on, quelle idée, parfois ambitieuse, se fait-on de soi. Et apparemment, plus c’est vieux, plus c’a été porté, mieux c’est… 

Toutefois, la question est là : si la vieille robe de chambre de Diderot dit quelque chose de son rapport à lui, de l’image ou de l’idée qu’il se fait de lui-même comme écrivain, que peut bien dire de moi mon pyjama ? En quoi ce pyjama peut-il révéler quoi que ce soit de mon rapport à moi si ce n’est beaucoup de laisser-aller ? 

La décomposition de soi

Toutefois, à la différence de Diderot, je n’arrive pas à écrire une seule ligne sur ce pyjama. Car plus j’y pense, plus j’y vois surtout en lui un paradoxe : il est à la fois le reste d’un temps où j’avais encore une idée de ce que je voulais montrer de moi (c’est un costume d’intérieur certes, mais un costume quand même) mais il est désormais ce vêtement dans lequel je me fonds et je me décompose heure après heure, jour après jour… 

Voilà, c’est tout le problème de mon pyjama (et du pyjama en général) : l’idée ou l’image que je m’étais construite de moi s’y dissout, elle y disparaît tranquillement mais sûrement, pour ne laisser place qu’à ma pure existence, faite de petits mouvements et de simples réflexions…
Certes, je peux me contempler dans mon pyjama, me voir évoluer (au moins un peu), cultiver et vanter ce laisser-aller, mais peut-on vraiment dire que j’y entretiens en bonne et due un rapport avec moi-même ? 

Je ne crois pas, car ce pyjama, s’il me révèle quelque chose, c’est que je n’entretiens rien de moi, ni soin ni persévérance. Grâce à lui, enfin débarrassée du regard des autres et du mien, je profite d’être déjà, tout le temps et pour toujours, moi-même. 

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