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Ne parlons même pas du "ça roule ma poule"

Le souci du "pas de souci"

3 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd'hui, je réponds à cette question (qui m'a été adressé) : pourquoi "pas de souci" est-il abominable ?

Ne parlons même pas du "ça roule ma poule"
Ne parlons même pas du "ça roule ma poule" Crédits : Lisa-Blue - Getty

Ceci est pour Edith, sa sœur, sa mère, une amie à elle, et pour Alain. Bien évidemment, il y a de la place pour tout le monde, mais ce sont à eux que je dois ces lignes, puisqu'ils m'ont écrit pour me faire part d’un agacement. Un agacement que je partage, donc ça tombe bien : celui que provoque l’expression “pas de souci”. 

Pour être tout à fait honnête, cette expression ne me met pas non plus hors de moi. Je dirais plutôt qu'à chaque "pas de souci" entendu, je suis à chaque fois un plus abattue. Notamment quand certains vont jusqu’à le transformer en “pas de souc’”, sans parler de celui qui, un jour, a osé me dire “pas de sushis”…

Car, voilà, à chaque “pas de souci” prononcé en fait se produit le contraire. A savoir : l’apparition d’un souci. Non seulement, je doute, j’en viens à m’inquiéter “mais pourquoi me parler de souci s’il n’y en a pas, peut-être y en a-t-il un, au fond”, mais je me demande aussi : “mais pourquoi, de toute façon, ne devrait-il jamais y avoir de souci ?”. 

C’est bien ce qui m’accroche l’oreille et qu’on retrouve d’ailleurs dans des tournures similaires, comme “zéro stress” ou “t’inquiète” : cette manière de faire exister et annuler, dans le même temps et en quelques mots seulement, un problème. 

Sauveur insupportable

Venons-en au cœur du sujet : vous me demandez un service, vous m’indiquez, m’ordonnez ou m’enjoignez à faire une chose et je vous réponds “pas de souci”. Mais pourquoi “pas de souci” et pas un simple “bien sûr” ou un audacieux “d’accord” ? 

Pourquoi y aurait-il un souci, autrement dit si je suis la définition, quelque chose de grave ou d’inquiétant, dans le fait de faire une chose qui m’a été demandée et qui est faisable ? 

Ce qui est ainsi paradoxal : c’est de créer un problème qui n’existe pas, qui n’a jamais existé, tout en le faisant d’emblée disparaître (puisque “y a pas de souci”).
Mais je crois que ce qui l’est encore plus : c’est ainsi le positionnement de celui qui emploie cette expression, car, le faisant, il se présente à la fois comme celui qui repère un souci, mais qui est tout autant capable de le résoudre immédiatement. 

Et oui, celui pour qui “y a pas de souci” a la figure insupportable et contradictoire du sauveur à qui on n’a rien demandé, mais qui, en plus, semble survoler tous les problèmes. Avec lui, pensez-y, “tout roule”, “y a pas de stress”, “tout va bien” et “tout est cool”... 

Un geste de "care"

Celui pour qui “y a pas de souci” et qui tente ainsi de nous rassurer, de nous ôter une inquiétude qu’on n’a jamais eue, est peut-être en fait dans la sollicitude : ce n’est pas de faire ce qui lui est demandé qui ne pose “pas de souci”, c’est peut-être son attitude générale envers le monde...

Pour lui, et assez bizarrement, balancer un “pas de souci” revient au fond à se soucier des autres, de leur bien-être, de leur confort. C’est presque un geste de soin de dire ça, c’est du “care”... 

Mais peut-on se contenter de cette formule un peu plate et aveugle, qui milite pour l’éradication des soucis, pour prendre soin ?
Car c’est bien le problème : prendre soin, avoir le souci de l’autre, est-ce faire en sorte qu’il n’y ait plus aucun souci, aucune inquiétude, rien de grave ?  

“Si tu cherches à éviter la maladie, la mort ou la misère, tu seras malheureux.”

nous dit le stoïcien Epictète dans son Manuel

Dans sa tête, ça veut dire ça : qu’on est malheureux à essayer d’éviter des choses qui ne dépendent pas de nous, mais je dirais aussi qu’on est malheureux à essayer d’éviter à tout prix les choses malheureuses, et ça, même si elles dépendent de nous. 

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