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Micro bi-goût

Europe 1 : le naufrage de l'opinion

3 min
À retrouver dans l'émission

Ce n'est pas de devenir un "média d'opinion" le problème, c'est d'être moins que ça.

Micro bi-goût
Micro bi-goût Crédits : Jiri Hera / EyeEm - Getty

Ca fait toujours drôle de parler d’une radio qui n’est pas celle sur laquelle on travaille, surtout si, en plus, on ne l’a jamais vraiment écoutée (comme c’est mon cas). Enfin ça fait drôle tant que ce n’est pas terriblement triste. Parce que parler aujourd’hui d’Europe 1, c’est plutôt faire le tableau d’un naufrage, d’un énorme gâchis. 

Pour rappel, presque une centaine de salariés de la station sont en grève depuis vendredi et une motion de défiance a été adoptée hier à l’encontre de leur directeur de l’information. En cause : la mise à pied d’un journaliste et le souhait d’une clause de conscience (dispositif permettant aux journalistes de partir en étant indemnisé en cas de changement de ligne éditoriale). 

La crainte d’un changement de ligne éditoriale, c’est le point de départ de ce mouvement: depuis l’annonce mi-mai d’un renforcement des liens avec la chaîne de télé CNews (dont l’actionnaire principal est aussi Vincent Bolloré), les journalistes de la station refusent, je cite une tribune parue dans Le Monde, de “devenir un média d'opinion” (entendez d’opinion de droite voire d’extrême-droite, comme CNews). 

Média d’opinion, tout est là. 

"L'opinion mène le monde"

Tout part de cette expression a priori paradoxale "média d'opinion" : comment ce qui est censé transmettre une information neutre, impartiale, objective, pourrait-il être coloré, marqué, orienté par une opinion, c’est-à-dire dans un seul sens politique et idéologique ? 

Ce paradoxe dépasse bien le cas d’Europe 1, c’est d’une certaine manière ce qu’on reproche aux médias (surnommés alors avec grâce “merdias”) : d’être d’opinion sans le dire, de servir une soupe partisane, idéologique, servile, au lieu de faire un travail d’enquête, critique et objectif. 

Mais le paradoxe n’est-il pas plutôt et à l’inverse dans ce fait-là : dans le fait de penser qu’un monde médiatique puisse être sans opinion ? 

Si comme le démontre Alexis de Tocqueville dans la Démocratie en Amérique

“c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde”

on doit se faire à l’idée de médias, à une époque démocratique, faits, pétris, constitués en partie d’opinions. 

Toute la question n’étant alors plus de savoir si un média peut ou pas être légitimement d’opinion, mais ce qu’on entend par “opinion”. 

Moins qu'un média d'opinion

Si l’opinion est aujourd’hui rejetée ou redoutée, vue comme la peste, c’est qu’elle est devenue le nom de ce qui n’est même plus une opinion, mais une vue de l’esprit, une impression, un préjugé, une fake-news.... soit le contraire de la vérité. 

Et c’est là où il y a un énorme contre-sens sur l’opinion : car l’opinion, si elle n’est pas pervertie, a quelque chose à voir avec la vérité. Quand Tocqueville constate que l’opinion mène le monde, il ne valide pas l’idée qu’on se raconte tout et n’importe quoi dans l’espace public démocratique au nom de l’opinion, il voit au contraire dans l’opinion un secours pour l’individu démocratique : 

“comme cet individu n’a pas le temps, ni la faculté, il est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d’opinions qu’il n’a pas eu le pouvoir d’examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte”.

Sans opinions, l’individu démocratique ne sait donc plus rien, ou presque, il s’agite en vain et dans tous les sens. Il a besoin d’opinions, c’est-à-dire d’un ensemble de données diverses, vérifiées, pensées, analysées par d’autres que lui. Ce qui ressemble, je crois, au travail du journaliste. 

Pourquoi alors l’opinion est-elle devenue l’apanage des seuls idéologues ? Pourquoi n’a-t-elle plus aucune noblesse ? 

Le problème, ce n’est donc pas d’être un média d’opinion, mais qu’on demande à une station de radio d’être même moins que ça, moins qu’un média d’opinion, moins qu’un média, moins que des opinions, juste un canal sans filtre. 

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