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"Ne se prononce pas" : est-il scandaleux de ne pas avoir d'opinion ?

4 min
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La série The Crown sur Netflix met en scène des personnages de la famille royale qui luttent pour ne pas donner leur opinion. Ce que je fais chaque jour sans avoir à lutter. Le neutre, c'est mieux ?

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Coucou Crédits : Tim Graham / Contributeur - Getty

Comme beaucoup de monde (des millions de téléspectateurs), je regarde en ce moment la saison 4 de la série The Crown, disponible sur Netflix. Série qui retrace le règne d'Elisabeth II et dont je ne m’explique pas le succès. A chaque fois que j’entame une nouvelle saison et un nouvel épisode, je me demande pourquoi je le fais. 

Oui, c’est beau, oui, c’est bien joué, oui, on retrouve les événements marquants de ces dernières décennies au Royaume-Uni, et oui, il y a du potin royal (qui aime qui, qui trompe qui, qui est en crise ou en sort). Mais qu’y a-t-il d’autre pour que ça marche ? 

La question se pose d’autant plus que chaque personnage de la famille royale incarne à lui seul le combat non pas pour s'affirmer, mais pour s'effacer. Et que chaque événement historique est précisément vidé de toute valeur historique. 

A côté de notre actualité, politique, pandémique, sociale, une telle série semble à côté de la plaque, car rien n’est vraiment restitué des individualités ou d’une époque, rien n’est rendu des débats ou des enjeux soulevés ni des implications présentes… tout se passe dans un flux mou, lisse et indistinct.
D’où ma question aujourd’hui : est-ce que le neutre, c’est mieux ? 

Le scandale du neutre

C’est par-là que cette série, à travers ses personnages creux et ses intrigues vides, devient intéressante, car elle permet au moins (peut-être malgré elle) de soulever ces questions.
Peut-on approcher l’histoire, et tout événement d'ailleurs, sans avoir, non pas de l’engagement, mais au moins un point de vue ? Peut-on se prévaloir de ne pas avoir d’opinion ou de ne pas l’exprimer ? Et jusqu’où cette neutralité est-elle acceptable, et non coupable ? 

Et ces questions, je dois dire, me fascinent, elles résonnent avec une situation toute personnelle. Car, souvent, je n’ai pas d’avis et je n’ai pas de cause à défendre. Je suis souvent neutre. Je rejoins ainsi Roland Barthes qui l’affirmait dans ses cours au Collège de France de 1977-1978 à propos du neutre : 

“pourquoi le Neutre est difficile, provocant, scandaleux : parce qu'il implique une pensée de l'indistinct”. 

C’est là le paradoxe mais aussi la force, ou le scandale, d’une telle position : l’absence d’opinion est elle-même une opinion, un point de vue, et même un engagement. Reste à savoir : quel type d’engagement, quel type de point de vue et quel type d’opinion ? 

Caractériser l'indistinct... ou pas 

Si ne pas avoir d’opinion relève malgré tout de l’opinion, comment toutefois caractériser cette opinion ? Et comment la caractériser sans la distinguer, puisque, précisément, elle est indistincte ? 

A cette question, Roland Barthes, toujours dans ses Cours, soutient que le neutre est le rejet de l’opposition criante, pour le choix, je cite, de la “différence légère, de début, d'effort de différence, autrement dit de nuance…”.
Pourtant, je doute qu’Elisabeth II se taise dans cette optique-là. Son personnage déclare ainsi, en conformité avec son rôle apolitique, que puisque tout passe (crise, guerre ou colère), autant ne rien faire. 

Et pourquoi pas, après tout ? Mais quand on n’est pas reine d’Angleterre, comment être sûr qu’on ne se contente pas de ne rien faire pour surtout n’avoir jamais à penser ?

Mais c'est là tout l'enjeu : pourquoi faudrait-il être sûr, en fait, qu’on pense bien quelque chose, qu’on a bien une opinion ? Et pourquoi faudrait-il que même la neutralité soit un début de différence ou de nuance, comme le dit Barthes ?  

Je crois maintenant savoir pourquoi cette série me plaît : parce qu'elle illustre cette question peu consensuelle : comment défendre et assumer l’idée de ne pas avoir d’avis sur le fait de ne pas avoir d’avis ?

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