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Voyeurisme ou ennui ?
Épisode 3 :

J'ai (beaucoup) regardé mes voisins d'en face

3 min
À retrouver dans l'émission

L'une des activités que j'ai le plus pratiquée cette année, c'est de regarder mes voisins d'en face. Hélas, pour moi, ils ne faisaient rien d'intéressant. Mais j'ai pourtant continué à les regarder. Pourquoi ?

Voyeurisme ou ennui ?
Voyeurisme ou ennui ? Crédits : sturti - Getty

Après les choses sans importance, les événements qui n’en sont pas, place aujourd’hui à une activité sans effort, que j’ai beaucoup pratiquée ces derniers mois : regarder par la fenêtre.
Combien d’heures passées à scruter l’immeuble d’en face, à observer la lumière qui passe, à examiner les fleurs sur les balcons… et surtout, je l’avoue, à épier mes voisins d’en face ? Et au final, combien d’heures perdues ? 

Car, voilà, à part allumer la lumière ou l’éteindre, passer d’une pièce à l’autre, et au mieux, regarder des rediffusions de match de tennis, mes voisins sont sûrement des gens formidables mais ils n’ont rien de héros assassins, tout droit sortis d’un Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock. Imaginez : ils n’ont pas l’air de faire la cuisine, ils ne dansent jamais, ils ne se promènent même pas tout nus, et je me demande même s’ils se parlent entre eux. 

“Mais alors que font-ils”, c’est la question que je me suis posée un certain nombre de fois cette année... jusqu’au jour où je me suis demandée : et moi, qu’est-ce que je fais à les regarder ? 

Pourquoi cette nouvelle manie ? 

Evidemment, j’ai envisagé plusieurs réponses. 

Déjà, celle d’ordre psychologique : était-ce tout simplement la preuve de mon voyeurisme ? Pourquoi pas, mais après tout, j’aurais pu rester sur son canapé à regarder les réseaux sociaux.
Ensuite, la réponse d’ordre circonstanciel : sans aucun doute, c’était l’ennui qui m’amenait à faire ça. Mais pourquoi, à ce moment-là, ne pas regarder un mur ? Quitte à ne rien voir, autant regarder du vide.
J’ai aussi considéré la réponse esthétique (je l’aime bien celle-là car elle est très valorisante pour l’ego) : et oui, si je regardais en face comme si je regardais un tableau voire un très beau paysage ? Mais à ce moment-là, pourquoi ne pas regarder le ciel ou un film ? 

Bref, j’étais dans l’impasse sur cette nouvelle manie. Et puis, j’ai une idée : et si je regardais mes voisins d’en face non par ennui ni voyeurisme ni souci esthétique, mais juste parce que c’était faisable ? 

Pourquoi faire certaines choses et pas d'autres ? 

J’aurais pu faire plein d’autres choses, mais pourquoi celle-ci plus qu’une autre ? Pourquoi fait-on des choses et pas d’autres ? 

Voilà où j’en suis venue avec cette histoire de voisins d’en face : on pense toujours qu’il faut des raisons pour faire quelque chose : une envie, une pathologie, des conditions réunies. Même faire une chose irrationnelle devrait avoir ses raisons. 

Mais pourquoi ne pas envisager, à l’inverse, qu’une activité, quelle qu’elle soit, tant qu’elle est un peu réfléchie, n’ait pourtant aucune raison d’être accomplie, si ce n’est précisément qu’on puisse l’accomplir ?
C’est paradoxal, je sais. Mais pourquoi pas ? Pourquoi ne pas pouvoir faire des choses juste parce qu’elles sont faisables ? Comme crier ou courir ?

On doit à l’écrivain André Gide d’avoir inventé l’expression d’acte gratuit : 

“Je ne veux pas de motif au crime (...). Il s’agit de commettre gratuitement le crime”, écrit-il dans son roman, Les caves du Vatican

Mais sans aller jusqu’au crime, pourquoi ne pas pouvoir crier ou courir sans raison, et sans y voir un signe de folie ou de désœuvrement ?
Ma conclusion au terme de cette année 2020 (et sûrement une résolution pour l’année 2021) : il n’y a pas de problème à regarder ses voisins sans raison, mais qu’on la perd à force d’essayer de s’en trouver une.

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