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La touche "plainte"

Plaidoyer pour toutes nos plaintes quotidiennes

4 min
À retrouver dans l'émission

Les plaintes sont inépuisables, quotidiennes, gémissantes et épuisantes... Se plaindre a-t-il néanmoins une quelconque vertu ?

La touche "plainte"
La touche "plainte" Crédits : Peter Dazeley - Getty

Hier, une ou deux heures après avoir fait ma chronique à ce même micro, j’ai reçu un message d’une auditrice, ou plutôt d’une future ex-auditrice. Car si j’en crois ses mots, étant pour elle, un “emmerdement maximum”, elle m’a fait part de sa décision : écouter France Musique entre 8h50 et 8h55. 

Alors, bien sûr, ça m’a vexée. Qui ne le serait pas ?
Ca m’a aussi étonnée : pourquoi écrire un si long mail, de manière si précise, si soignée, pour me prévenir qu’elle ne m’écouterait plus jamais ?
Et puis, ça m’a touchée. Car, d’une certaine manière, je crois m’être reconnue à travers son geste. Et oui, moi aussi, quand j’étais petite, je rédigeais des lettres entières aux présentateurs télé ou radio pour leur dire à quel point je les aimais ou les détestais. 

Je ne les envoyais jamais (car je n’avais pas de timbres ni leurs adresses) mais je voulais qu’ils entendent ce que, moi aussi, auditrice et spectatrice pas passive, j’avais à dire. Je voulais pouvoir me plaindre, en toute légitimité...
Et je n’ai d’ailleurs jamais arrêté. Pas une journée sans que je me plaigne. Les masques, le travail, des travaux dans la rue, le culot de certains, le mauvais humour des autres, la fatigue, le monde, la pollution, les places en crèche… 

C’est ça qui est fabuleux dans la plainte, elle est inépuisable et tout peut en être une. 

La plainte sans réparation

Je pourrais, car là où je veux en venir, c’est que la plainte, au-delà de tout aspect social ou individuel, a ceci de particulier qu’elle n’échappe à rien ni à personne. Elle a ceci de particulier qu’elle semble universelle, même (et surtout) quand on dit qu’on n’a pas de quoi se plaindre. Tout le monde se plaint et tout est sujet à plainte. Et on n’en aurait plus, qu’on trouverait encore à se plaindre que tout va bien… 

Certains me diront que la plainte est nécessaire : sans porter plainte, comment faire entendre l’injustice et en attendre une réparation. C’est vrai. Mais qu’en est-il de ces plaintes dont on n’attend précisément pas justice ?
Ces plaintes qui sont tout autant légitimes, qui expriment tout autant un sentiment d’injustice, mais qui n’ont pas vocation à être jugées, soulagées ni réparées ?
Ces plaintes quotidiennes sur ses parents, le mauvais temps, le masque, qui, paradoxalement, n’ont d’existence et de conséquences que le temps de leur formulation ? Sont-elles foncièrement inutiles, inépuisables mais purement épuisantes ? 

La plainte ou la mort

On pourrait penser que ce genre de plaintes n’a, sans vertu ni apaisante ni réparatrice, aucune valeur. Certes, elles rythment nos journées, mais elles les assombrissent, ne consistant à voir les choses que sous la faible lumière de l’insatisfaction, et sans forcément, être entendues, perdues dans un flot continuel et massif de lamentations générales… 

C’est bien ce que disait Socrate d’ailleurs, quand, condamné à mort, par le tribunal d’Athènes, voici ce qu’il déclarait à ses juges : 

“ce qui m’a perdu, c’est de n’avoir pas consenti à vous tenir cette sorte de langage qu’il vous est le plus agréable d’entendre, celui de mes gémissements et de mes plaintes”. 

Autrement dit, Socrate est mort de n’avoir pas su se noyer dans la masse flatteuse, consensuelle et plaintive. 

Mais attendez… si on y réfléchit bien, ça veut dire que Socrate est mort de n’avoir pas su ou voulu se plaindre...
Et si c’était ça, en fait, la vertu de la plainte : nous permettre de tenir bon ? ne pas s’effondrer sous son propre malheur mais l’accompagner de ses plaintes ?
Et si, sans plaintes, sans cette forme de discours spontanés qui accompagnent nos corvées quotidiennes, sans ces prothèses gémissantes, on faisait moins bien face aux difficultés ? 

Oui, Socrate peut bien les condamner, mais à quel prix. Pour ma part, je préfère continuer ainsi, épuisée par la plainte, mais encore là. A bon entendeur, bien sûr...

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