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L'épreuve

"Moi, à ta place, j'aurais fait ça"

3 min
À retrouver dans l'émission

Après l'épreuve du bac philo, il y a eu une autre épreuve : les corrigés du bac philo.

L'épreuve
L'épreuve Crédits : Tim Macpherson - Getty

S’il y avait bien une chronique à ne pas manquer cette année, c’était pourtant bien celle-ci. On ne peut pas parler de “carnet de philo” et ne pas parler du bac philo. Et pourtant, c’est ce que j’ai fait. J’ai oublié ce que je ne devais pas oublier, je vous renvoie, ironie du sort, au sujet que j’ai traité ce mercredi. 

Evidemment, j’ai découvert mon oubli grâce à une alerte que je m’étais faite à moi-même. Mais trop tard, c’était le matin même dans ma salle de bains. J’avais alors deux option, après m’être liquéfiée juste à côté de ma baignoire : renoncer à ma douche et tout réécrire sans savoir ce que je pourrais bien dire OU alors renoncer tout court, me dire que je traiterai le sujet le lendemain et prendre ma douche. 

Comme vous pouvez l’entendre, j’ai choisi cette option, m’auto-persuadant que le lendemain, c’était mieux. Et je crois que oui : d’une part, parce que j’ai pu découvrir les sujets (tels que “Sommes-nous responsables de l’avenir?” ou “Savoir, est-ce ne rien croire?”) décortiqués tout au long de la journée ; et d’autre part, parce que j’ai pu me souvenir de la véritable épreuve du bac philo, qui n’est pas le bac philo, mais l’après-bac-philo. 

Empathie paradoxale

Je parle de l’épreuve dont on ne parle jamais : celle qui consiste, une fois sortie de la salle, à débriefer de sa copie, celle qui consiste à entendre tout ce qu’on a oublié de dire et qu’on ne devait pas oublier de dire (on en revient à ce fameux problème de l’oubli), à faire face aux corrigés des médias, de ses proches et de ses propres parents, nous sortant à cette occasion une référence qui n’a rien à voir... et surtout nous sortant “moi à ta place j’aurais fait ça…”

Combien de fois avez-vous entendu cette phrase en sorties d’examens ? Cette phrase qui a tout de l’empathie un peu inattendue. Car l’empathie, c’est d’abord cette capacité à se mettre à la place des autres, ou comme le dit J-Jacques Rousseau : 

"le fait de se “laisser émouvoir, en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien”. 

Mais l’empathie de ce “moi j’aurais fait ça à ta place” ressemble à une empathie paradoxale, inversée : on se met bien à notre place, la personne en face de moi se veut empathique, mais pas pour souffrir avec moi, mais pour m’écraser encore plus. On pourrait presque parler d’une empathie antipathique… 

L'empathie existe-t-elle ? 

Et vous avez vu, on peut vivre exactement ce genre d’expérience dans plein d’autres contextes. Rupture amoureuse, rendez-vous professionnel, disputes entre amis… l’empathie prend alors surtout la forme d’une leçon ou de conseils (qui n’ont d’ailleurs plus d’utilité puisque le moment est passé), et très peu la forme d’une empathie purement empathique, où on se contente d’accompagner et de comprendre un moment difficile…

Au point qu’on en viendrait à douter de l’existence de l’empathie, pas tant comme concept, que comme sentiment ou processus affectif réel. Car c’est bien le problème que soulève cette expérience, somme toute agaçante mais assez banale, le doute qu’elle révèle : et si l’empathie pure, débarrassée de tout intérêt, de sous-entendus ou de mesquineries, n’était pas possible ? 

Et si elle n’avait rien de réel ? Ce n’est pas que je doute de mes amis, de l’humain ou de moi, mais plutôt de l’empathie en tant que telle, du fait d’en faire le mécanisme par excellence de la solidarité. Se mettre à la place d’une personne serait la seule manière de la comprendre, et si c’était faux ? Et si c’était surtout une manière de prendre de la place tout court et d’ajouter ainsi de l’épreuve à l’épreuve ? 

Merci donc de ne pas me rappeler que j'aurais dû parler hier du bac philo. 

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