LE DIRECT
Marina Foïs dans "Enorme" de Sophie Letourneur

Faut-il séparer la femme de l'actrice de son rôle ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Peut-on reprocher à un acteur ou une actrice d'incarner à l'écran un personnage condamnable par la loi ?

Marina Foïs dans "Enorme" de Sophie Letourneur
Marina Foïs dans "Enorme" de Sophie Letourneur Crédits : Copyright AVENUE B PRODUCTIONS et VITO FILMS

Mercredi dernier, sortait en salles Enorme, 4ème long-métrage de Sophie Letourneur. L’histoire repose sur une inversion de situation : un homme, Frédéric, décide d’avoir un enfant et remplace la pilule de sa compagne par des sucrettes, celle-ci, enceinte, est contrainte d’accepter ce qui est le choix de son compagnon. 

A l’ère Metoo, le synopsis a de quoi interpeller : d’où un homme choisirait-il à la place d’une femme, qui plus est en ce qui concerne la maternité ?...  et il a donc de quoi créer la polémique, ce qui a eu lieu pour l’actrice principale, Marina Foïs, la semaine passée : comment avoir accepté d’incarner, sur le mode de la comédie, car c’en est une, un acte répréhensible par la loi, car c’en est un ? 

Après la difficile question, toujours pas résolue : faut-il séparer l’homme de l’artiste, voici donc la question déclinée en : faut-il séparer la femme de l’actrice de son rôle ? 

Imperméabilité ou pas

Pour ma part, je dois dire que j’ai déjà du mal à trancher le dilemme entre la personne et l’artiste-auteur : d’un côté, je comprends l’argument qui prône une imperméabilité entre les œuvres qui relèvent de la pure fiction et la réalité ; d’un autre, je suis aussi d’accord avec l’argument qui dénonce cette pseudo-imperméabilité : une oeuvre me semble forcément imprégnée par le regard de l’auteur qui, lui-même, ne s’abstrait pas de sa personne, de son milieu et de son époque. 

Mais disons-le, le problème se corse avec l’acteur et l’actrice : car si celui-ci ou celle-ci peut faire le choix, certes, de jouer un rôle en fonction de ses convictions personnelles, la perméabilité entre ses convictions, son jeu et tel rôle restera toujours plus difficile à identifier.
Peut-on reprocher, par exemple, à un acteur d’avoir joué un salaud ou un père de famille ? Ou à une actrice de soutenir la forme finale d’une oeuvre dont elle n’est pas l’auteure ? 

Du paradoxe du comédien...

Au fond, cela rejoint d’une certaine manière la question par les grandes théories sur le jeu d’acteur : que reste-t-il de la personne d’un acteur ou d’une actrice quand il joue un rôle, c’est-à-dire un autre que lui-même, écrit par un auteur, c’est-à-dire un autre que lui-même ? 

A la fin du XVIIIème siècle, contre toute attente, le philosophe des Lumières soutient qu’un comédien joue d’autant mieux, juste, avec vérité et chaleur, qu’il n’y met pas de sensibilité, qu’il reste froid et neutre… d’où le paradoxe.

Et aujourd’hui, Diderot pourrait nous dire, enfin je présume, que de l’acteur au rôle, de Marina Foïs à son personnage de Claire, il n’y a rien, ou il ne devrait y avoir rien d’elle-même, de sa sensibilité émotionnelle, politique ou éthique. 

... au paradoxe du personnage 

Toutefois, la question est-elle vraiment celle-ci dans cette petite polémique ? Elle semble en fait le contraire : non plus que reste-t-il de Marina Foïs dans son personnage, mais que reste-t-il, à l’inverse, de son personnage chez elle ? Et nous voici ainsi à nous demander : du rôle à l’interprète, qu’est-ce qui passe ou devrait passer de l’un à l’autre, et que faut-il en déduire non pas de l’interprétation mais de l’interprète, de sa personne, de ce qu’elle aime, cautionne ou soutient ? 

Bizarrement, c’est donc moins une performance esthétique qu’on juge, mais un positionnement politique et éthique. Et le paradoxe du comédien semble se transformer en paradoxe du personnage où celui-ci agirait plus le comédien qu’il n’est agi par lui.
Mais pourquoi déplacer ainsi le regard du rôle à l’interprète : pourquoi ne pas continuer à s’interroger sur les effets bien réels qu’une interprétation esthétique provoque chez ceux qui la regardent plutôt que sur l’interprète lui-même dont les convictions ne regardent que lui ?

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......