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Lendemain de fête

A nos lendemains de fête (et à Hobbes !)

3 min
À retrouver dans l'émission

On s’inquiète beaucoup de la transformation des rapports sociaux en temps de covid, et on a raison, car que peut-on encore partager si l’on n’a plus aucune fête à débriefer ?

Lendemain de fête
Lendemain de fête Crédits : Chris Clinton - Getty

Je vous parle de lendemains de fête ce matin... pas tant que j’ai fait la fête hier soir… En temps de covid et passé 33 ans, on ne fait que rarement des soirées un dimanche. Et pourtant, je crois que j’aurais bien aimé.
Car j’ai trouvé ce qui me manquait plus que faire la fête : profiter des lendemains de fête… ces lendemains où se mêle à la fatigue et à la gueule de bois, le plaisir de repenser à la soirée passée, de reconstituer les événements embrouillés et d’en reparler avec ses amis… 

Voilà, ce qui me manque : ce qu’on pourrait appeler des débrief de soirées. Ces discussions à l’infini où l’on ne refait pas le monde, mais juste quelques heures passées ensemble, où l’on réinterprète les faits et gestes de chacun et chacune, où l’on rapporte les propos des uns, les écarts et les éclats des autres, où l’on confronte ensemble sa propre vision de la soirée passée, et qui constituent en partie le socle de l’amitié. 

On s’inquiète beaucoup de la transformation des rapports sociaux en temps de covid, et on a raison, car que peut-on encore partager si l’on n’a plus rien à débriefer ?

"Les absents sont critiqués"

Drôle de vision de l'amitié, vous me direz. Mais pourquoi pas.
Et je ne suis d’ailleurs pas la seule : un des textes qui m’a le plus frappé ces dernières années, est un texte de Thomas Hobbes, le philosophe anglais très inquiet de la guerre civile dans son pays au point d’imaginer un monstre étatique, le Léviathan, pour que tout le monde se tienne à carreaux. 

Contre toute attente, c’est chez lui que j’ai trouvé une des observations les plus fines sur l’amitié, en tout cas la plus proche de mon sentiment.
Au tout début de son livre, Du citoyen (1642), alors qu’il aborde les rapports des hommes hors société civile, il démontre que l’homme n’est pas naturellement apte à la société, c’est-à-dire à trouver en l’autre un associé (contrairement à tout un pan optimiste de la philosophie), mais qu’il est plutôt, par nature, porté à en tirer des bénéfices et des intérêts. 

Et c’est là où tombe cet exemple des réunions amicales :

“la plupart du temps dans ce genre de réunions, les absents sont critiqués, leur vie entière, leurs paroles, leurs faits et gestes sont examinés, jugés, condamnés et tournés en dérision”.

Et d’ajouter qu’il s’agit “là des véritables agréments de la compagnie, auxquels nous sommes portés par nature”. Alors, certes, l’observation n’est pas flatteuse, mais Hobbes a touché juste…
De quoi pouvoir encore parler sans se retrouver ? comment faire société, si non seulement on ne se réunit plus, mais si, en plus, on ne peut plus en délibérer, se moquer, se livrer, en débriefer ?  

Conservation et conversation

Hobbes permet, en ce moment, d’apercevoir sans naïveté ce qui fait de nous une société : on a besoin des autres pour se conserver soi-même, et je préciserais : en conversant des autres.
Ce n’est pas que l’amour véritable ne soit pas possible, ou que l’amitié se fasse toujours au détriment des autres (quoique…), mais le paradoxe est là : la conSerVation de soi ne va pas sans une conVerSation sur les autres. 

Et il y a là quelque chose de profondément mal-pensant mais aussi déculpabilisant : non, les autres ne m’ont pas manqué pendant le confinement, car non, je ne suis naturellement pas portée à être avec d’autres que moi.
En revanche, discuter des autres (de ce qu’ils font, disent ou pensent) avec d’autres m’a manqué pendant le confinement, car oui, je suis naturellement portée à me complaire avec moi-même. 

Post-confinement, Hobbes, je crois, m’a ainsi aidé à comprendre ce qui manquait vraiment aujourd’hui : certes un peu les autres, les amis ou la famille, mais surtout une certaine idée de ce qui fonde et nourrit nos réunions, et surtout une certaine idée de moi-même…
Et bonne nouvelle, je crois qu’on est tous pareils. 

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