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Dégoûté

Du jugement de goût au jugement dégoûté

3 min
À retrouver dans l'émission

Pourquoi passer du temps à parler, partager et discuter de ce que l'on déteste ?

Dégoûté
Dégoûté Crédits : John M Lund Photography Inc - Getty

Tout est parti non pas d’un plat raté ou d’une indigestion mais d’un… comment on pourrait appeler ça, un événement sans intérêt, une polémiquette ?, un mini bad buzz, ou que sais-je… bref, tout a commencé jeudi dernier : le réalisateur Nicolas Bedos a encouragé, via un court texte publié sur Instagram, à tout arrêter, ce qui signifiait alors pour lui : arrêter les masques et les confinements, pour vivre à fond à nouveau. 

En soi, le message n’était pas très novateur, il rejoignait plus ou moins tous les sceptiques ou les exaspérés du geste barrière… à ceci près : le tollé assez unanime qu’il a provoqué contre son auteur.
Ce qui m’a alors frappé, c’est que plus ce message était critiqué, détesté, conspué, plus on en parlait. Ce message n’a eu précisément, et ironiquement, d’écho qu’en vertu de sa mauvaise réception…
D’où ma question : pour qu’un discours (ou un film, une opinion ou un livre) soit discuté, partagé, faut-il qu'il soit détesté ? 

De la pub à mon dégoût

C'est un poncif de dire que les réseaux sociaux exacerbent l'agressivité, la méchanceté et l'individualisme... mais beaucoup diront, toutefois, qu’ils sont aussi un merveilleux lieu de partage, de débats, de communication. Ils sont sûrement l’un et l’autre et les réactions face au message de Nicolas Bedos en est d’ailleurs une des multiples preuves...

Ce qui est sûr, c’est qu’ils offrent la possibilité de réagir vite et franchement : de donner un avis, de s’exprimer, de commenter, d’aimer ou pas, de partager ses goûts et beaucoup de ses dégoûts. Et je dois le reconnaître, je suis toujours fascinée en me réveillant le matin de lire un commentaire sur Twitter me disant, peu ou prou, que je suis "conne" (je cite).  

Certes, on peut se réveiller en pensant à quelqu’un que l’on n’aime pas, mais qui pense en se réveillant à le dire à cette même personne ? Alors, c’est vrai, quitte à partager ce que l’on aime, pourquoi ne pas dire ce que l’on n’aime pas ?
Mais c’est là où se situe le paradoxe : plus on partage, plus on dit, plus on exprime ce que l’on n’aime pas, plus on rend visible, plus on rend public, faisant donc littéralement de la publicité, non pas seulement à son dégoût mais à l’objet de son dégoût…. 

Mes goûts sont mes dégoûts

C’est aussi un poncif depuis Pierre Bourdieu et son livre La distinction (sorti en 1979) de dire que nos goûts sont les dégoûts du goût des autres. S’il avait été sur Facebook ou Twitter, peut-être Bourdieu aurait-il d’ailleurs mis moins de temps à le comprendre, et peut-être aurait-il simplifié en disant : que les goûts sont les dégoûts des autres, voire que nos goûts sont des dégoûts tout court. 

Car c’est bien la question : en parlant passionnément d’une personne, d’un texte, d’un film, d’une posture, ou autre, que l’on déteste, qui nous indigne, en mettant tout notre temps, notre tête et notre coeur à haïr publiquement une chose ou une opinion, est-ce qu’il ne se produit non pas seulement un comble, on contribue à mettre en lumière à ce que l’on hait, mais surtout : une transformation du jugement de goût en jugement dégoûté ? 

Ciment du "nous"

Et pourquoi pas ? Car quand j’y pense, il y a peu de choses, selon moi, qui font le poids face au plaisir de critiquer des faits et des gestes, les opinions, les manies et les goûts d’autrui (ça peut être ceux d’un ami d’ailleurs), et il faut voir le plaisir qu’ont les critiques de profession à écrire sur un livre ou un film qu’ils n’ont pas aimé, ou des internautes à protester en choeur contre la même chose. 

Et puis, tout comme le jugement de goût, un jugement dégoûté a la vertu de rassembler, de créer un partage, de faire communauté, mais aussi d’élever au rang d’art ou d’événements des objets détestés et en soi insignifiants….
Alors, certes, on pourrait déplorer cette transformation du jugement de goût en jugement dégoûté, se culpabiliser ou la critiquer… mais de là à être dégoûté par nos dégoûts, ce serait plus qu’un comble !  

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