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Je et Moi

Le phénomène du "je"

3 min
À retrouver dans l'émission

Dire "je" est devenu un phénomène, une mode, une revendication. Pourquoi la chose la plus banale qui soit, à savoir parler à la 1ère personne, devrait-elle avoir quelque chose de révolutionnaire ?

Je et Moi
Je et Moi Crédits : Alma Haser - Getty

Qu’il s’agisse de livres (Emmanuel Carrère avec le récit de sa dépression, entre autres), de journalisme (“Le Quart d’heure”, le nouveau podcast quotidien subjectif d’information de Radiofrance) ou de politique (la revendication pour tout sujet à pouvoir dire “je”), la 1ère personne semble être un des phénomènes de l’année. 

Ce n’est pourtant pas une grande nouveauté : on pourrait citer Descartes et son fameux “Je pense donc je suis”, l’égologie, la conscience et l’inconscient chez Freud, de là, la psychanalyse, l’autofiction, l’individualisme, ou encore les blogs et le gonzo journalisme… 

L'emploi du "je" est-il un sujet ?

Dire “je” semble être une chose banale, tout le monde dit “je” (je vais au travail, j’ai pensé à ça, j’ai faim ou je vais me coucher), et pourtant, il semble toujours constituer en même temps, une révolution du moins une nouveauté, une chose subversive voire suspecte… La question se pose, ou plutôt JE me pose la question : l’emploi du je est-il vraiment un sujet ? 

Pour ma part, je peux faire cette chronique en disant “je”, quelle chance, car quand j’y pense : très peu d’essais de sciences humaines emploient aujourd’hui le “je”, même chose pour le journalisme, l’enseignement, la recherche, les sciences...
Dire “je” est d’ailleurs une chose que l’on doit désapprendre durant sa scolarité. Je me souviens de cours de français au collège où l’idée était d’abandonner l’emploi de la 1ère personne au profit de l’argumentation. 

Par exemple, ne plus dire “je n’aime pas la télé parce que j’ai raison” mais dire “je n’aime pas la télé… insérer les arguments” pour enfin arriver à la formule “la télé est dangereuse car…”. C’est une anecdote, mais je m’en souviens car j’ai alors compris que dire “je” ne faisait pas sérieux, nombriliste et surtout : peu fiable. Cette perspective culminant au lycée où le “je” disparaît et laisse apparaître le “nous”. 

Je et Nous 

Mais imaginez si je vous disais ici “bonjour Guillaume, nous aimerions aujourd’hui vous parler de l’emploi de la 1ère personne, puis dans un 2nd temps, nous développerons la thèse cartésienne”. Ce serait ridicule, et d’autant plus suspect, paradoxal : car pourquoi ne pas parler et penser en son nom propre plutôt qu’au nom d’un “nous” flou, vague, confortable derrière lequel se cacher et qui ne désigne en fait personne ? 

Faut-il s’empêcher de dire “je” et forcément se questionner sur qui est ce “je”, qui parle, est-il lucide ou pas, menteur ou pas ? Y aurait-il un lieu pour dire “je” et pas d’autres ? Y aurait-il un bon et un mauvais usage du “je” ?
Quand Descartes dit “Je pense donc je suis”, tout le monde trouve ça fabuleux. Quand dans son Discours de la méthode, Descartes nous raconte sa vie, on ne lui dit rien. Certes, je ne suis pas Descartes... 

Je suis donc je pense

Mais franchement, quand Descartes nous raconte ça : 

J’étais en Allemagne, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertit, et n'ayant aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avais tout le loisir de m'entretenir de mes pensées”,

... qui aurait l’idée de penser qu'il ne pense pas ou qu'il pense mal, qu’il ramène encore tout à lui, de l’accuser de narcissisme, de trafiquer la réalité, de régler ses comptes ou d'être aveugle sur tout ce qui l’influence… 

Voilà le problème : on trouve la 1ère personne problématique, mais jusqu’ici, on n’a rien trouvé de mieux pour s’exprimer en son nom, pour raconter des histoires ou faire des théories, et avant tout, pour penser.
Dire “je” ne devrait rien à voir de novateur, d’engagé, de courageux ni de suspect ni d'honteux, rien de fou, au contraire, car il ne dit pas quelque chose de celui qui l’énonce mais de sa pensée. Pourquoi ne pas inverser la proposition "je suis donc je pense" ?

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