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D'Agatha Christie à Gérald Darmanin : se disputer sur les mots, est-ce encore discuter ?

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À retrouver dans l'émission

"Ensauvagement" ou la suppression du mot "nègre" dans le roman d'Agatha Christie, pourquoi la bataille des mots peut-elle devenir inaudible ?

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Businessman Characters Vector art illustration Full Length. Crédits : Getty

Ce lundi, la Ministre déléguée à la citoyenneté, Marlène Schiappa, affirmait approuver l’usage par Gérald Darmanin, Ministre de l’Intérieur, du terme “ensauvagement” pour désigner une partie de la société. Mercredi dernier, on apprenait que le roman policier d’Agatha Christie était rebaptisé “Ils étaient dix” supprimant ainsi de la nouvelle édition française le mot “nègre”. Dans les deux cas, une question de mots et un tollé. 

On pourrait se féliciter de tels débats : enfin, nous voilà à discuter de ce que nous avons vraiment en commun et que nous pratiquons tous les jours : le langage. Pourtant, une question me taraude : pourquoi s’entêter à se disputer sans discuter, et plus précisément à se disputer sur des mots sans en discuter leur portée ? Comment en est-on donc venu à parler des mots eux-mêmes sans s’entendre parler ? 

Le pouvoir des mots

Il y a quelques années, je me souviens avoir eu une discussion plus que mouvementée avec un ami. C’était dans une voiture et c’était à propos du terme “camp” : à l’époque, Manuel Valls, alors 1er Ministre, l’avait employé à propos d’un possible rapatriement de djihadistes en France, et j’avais trouvé ça honteux. Comment se servir d’un terme aussi chargé historiquement. Mon interlocuteur ne voyait pas le problème : un camp n’était, selon le dictionnaire, qu’un espace où se trouvaient rassemblées des personnes. 

Le fait que mon ami soit au volant, m’avait empêché d’en venir aux mains : je ne comprenais pas qu’il ne comprenne pas, qu’il ne saisisse pas qu’un mot n’est jamais utilisé pour lui-même, en l’air, indifféremment, d’autant plus dans la bouche d’un homme politique, qu’il contient toujours en lui quelque chose de l’intention de son locuteur, un effet possible sur l’interlocuteur, mais aussi une histoire. 

Le mot et la chose

C’est vrai que pendant longtemps, depuis Cratyle, un sophiste de l’Antiquité, qui s’est accroché avec Socrate, la question a été celle, de savoir si tel mot correspondait ou pas à telle chose, de manière naturelle et nécessaire.
Au début du XXème siècle, le linguiste Ferdinand de Saussure avait tranché, en plaidant pour le rapport non pas naturel mais arbitraire entre un mot et une chose, un son et une idée. L’affaire semblait donc entendue… mais c’était sans compter sur ce paradoxe : l’arbitraire n’est pas non plus le hasard, et les mots ont beau ne pas avoir de lien naturel avec les choses, ils ont quelque chose à voir avec la réalité...

Pourquoi faire comme si les mots n’avaient pas de contexte, d’histoire, comme s’ils ne dépendaient pas de conventions ou d’idéologies ? Pourquoi parler comme s’ils n’avaient aucun écho, aucune résonance avec l’air du temps, juste parce qu’ils sonnent fort, bien, ou tout simplement, parce qu’ils ont toujours été là ?  

Polémique ou discussion ?

C’est tout le problème derrière ces polémiques langagières : les mots ne semblent réduits qu’à un sens simple et littéral, ou pire, à des sons, qui, à défaut d’être foncièrement liés aux choses, s’imposeraient d’eux-mêmes, intemporels, dépouillés de tout usage. Pourquoi s’offusquer de la suppression du mot “nègre” dans un titre quand plus personne ne l’utilise sauf comme une insulte ? Pourquoi parler d’ensauvagement pour seulement taper fort et marquer les esprits ? 

Il y a dans ces postures une grandiloquence qui, loin de rendre hommage au langage, à son pouvoir, à son imagination et à ses multiples sens, l’appauvrit… mais comment en est-on venu à sacraliser les mots au point, contre toute attente, d’en faire seulement des éléments de langage, de purs sons à sens unique, figées dans le marbre et la polémique, et plus dans la réalité ou la discussion ? 

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