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Un petit bidon de gel moussant

A quoi ressemblerai-je quand j'aurai fini mon bidon de gel douche ?

3 min
À retrouver dans l'émission

Parfois, un bidon de gel douche qui se vide au fur et à mesure des lavages nous met face à cette question existentielle : suis-je la même quand je l'ai ouvert et quand je l'aurais fini ?

Un petit bidon de gel moussant
Un petit bidon de gel moussant Crédits : Kseniya Ovchinnikova - Getty

Aujourd'hui, une question qui revient régulièrement dans ma vie. Je me demande d’ailleurs si d’autres se la posent aussi, à quelle fréquence, ou alors peut-être jamais. Bon, voilà, j’aime acheter des gros bidons de gel douche, de manière générale j’aime le format bidon, mais là n’est pas ma question... 

Non, ma question, c’est que, systématiquement, à chaque ouverture d’un bidon, je me demande à quelle personne je ressemblerais quand je l’aurais fini. Et inversement, à chaque fois que je referme définitivement le bidon de gel douche, j’essaie de me souvenir à quelle personne je ressemblais en l’ouvrant pour la 1ère fois. Ca peut aussi marcher aussi avec le tube de dentifrice, la crème hydratante ou le paquet de café…

Quelles étaient mes préoccupations au moment où j’ai dévissé le bouchon ? était-ce un lundi ou un samedi matin ? étais-je de bonne humeur ou pas ? quels étaient mes intérêts du moment et l’actualité du jour ? et par comparaison, quelle personne vais-je devenir au bout d’un mois et quelques de lavages avec ce gel douche, de quelle humeur et avec quelles préoccupations ? Est-ce que j'aurais vraiment changé ?

Du gel douche au sucre

Je me suis longtemps dit que c'était du narcissisme ou le fruit d'une névrose personnelle... mais je crois que derrière son côté anecdotique (le bidon de gel douche) et égocentrique (moi), il se cache un enjeu fondamental : celui de mesurer le changement qui nous traverse chaque jour qui passe… Ce qui m’a fait penser à Henri Bergson, le grand philosophe de la durée, qui n’avait pas de gel douche, mais du sucre : 

Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde. Ce petit fait est gros d’enseignements. Car le temps que j’ai à attendre n’est plus ce temps mathématique qui s’appliquerait à l’histoire entière du monde matériel. Il coïncide avec mon impatience, c’est-à-dire avec une certaine portion de ma durée à moi, qui n’est pas allongeable ni rétrécissable à volonté”.

Et Bergson d’ajouter : “Ce n’est plus du pensé, c’est du vécu”. De la même manière, je pourrais dire que je tente de voir à travers la liquidation objective de mon bidon de savon, la transformation vécue de ma personne.
Sauf qu’à la différence de Bergson, j’essaie encore de faire coïncider les deux : l’écoulement du gel douche avec mon évolution personnelle, le temps et la durée, la pensée et le vécu, l’objectif et le subjectif.
Et peut-être Bergson me dirait-il que je me trompe, que je me fourre le paradoxe dans l'oeil : qu’on ne peut pas mesurer objectivement, concrètement, un changement qui s’opère en soi de manière insensible, diffuse et confuse… 

Identité et durée

Je n’oserais pas dire à Bergson qu'il se trompe, mais quand même, je lui dirai qu’il reste ce problème : pourquoi ce besoin alors d’identifier des grandes étapes de notre vie, de nos 1ers pas à la retraite, en passant par nos 18 ans, le 1er appartement ou le divorce…? Pourquoi cette volonté d’arrêter le temps, en ressassant des souvenirs ou en faisant des projets, en s’allongeant sur un divan, en se regardant dans la glace ou en lisant son horoscope ? 

Le désir, certes illusoire, de reprendre le contrôle du temps, n’est hélas pas contrebalancé par les théories de Bergson… car, au fond, le problème n’est pas de contrôler le temps en tant que tel, mais soi-même, de nommer ces micro-événements qui nous transforment pourtant profondément, de mesurer le chemin parcouru, de constater l’élan pris, de faire état de son propre état, d’orienter ma trajectoire... 

Voilà, en fait, ce que je demanderai à Bergson : si mon bidon de gel douche ne me permet pas de mesurer le chemin parcouru, alors qui le pourra ? 

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