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Et le vécu s'éloigne dans des discours de discours

Quand la tragédie s'efface derrière les discours

3 min
À retrouver dans l'émission

Quelques jours après l’attentat, nous voici à parler moins de l’attentat que de ce qui a été dit de l’attentat, qui a dit quoi, comment et pourquoi.

Et le vécu s'éloigne dans des discours de discours
Et le vécu s'éloigne dans des discours de discours Crédits : Carol Yepes - Getty

C’est une des voix qui a émergé suite à l’assassinat de Samuel Paty : celle de Pape, 12 ans, élève du professeur, venu se recueillir samedi devant son collège en deuil. 

Depuis, LCI, Libération ou France 5, sans parler des réseaux sociaux qui ont largement partagé son témoignage, beaucoup ont relayé la parole de ce jeune garçon, parole sage, défendant la liberté d’expression. 

Depuis, s’est aussi élevée une autre voix : pourquoi exposer un enfant de 12 ans, pourquoi le jeter ainsi dans l’espace médiatique ?...
La question semble légitime, mais elle révèle quelque chose de frappant : quelques jours après l’attentat, nous voici à parler moins de l’attentat que de ce qui a été dit de l’attentat, qui a dit quoi, comment et pourquoi.  

Comment en est-on venu, en quelques jours à peine, à déplacer notre regard de l’événement aux commentaires de l’événement ? 

Société du discours

C'est plus que normal, c’est tout à fait sain de pouvoir interroger et s’interroger sur les pratiques médiatiques. Mais est-ce vraiment ce qui se produit actuellement ? Car, au-delà du cas du jeune garçon, il semble au fil des jours moins se produire une analyse de l’attentat qu’un jugement de ceux qui en ont parlé ou pas, de ce qu’ils ont dit ou pas. 

Et nous voici désormais à jauger les prises de paroles des uns et des autres. Qui a donné la parole à qui, qui a pris la parole et comment, qui est légitime pour s’exprimer, que faut-il dire ?
C’est comme si, par une sorte de drôle de paradoxe, l’objet premier des commentaires, des tribunes, des articles, de tous ces récits en fait, s’effaçait derrière les seconds.

Ce serait un peu rebattu de citer Guy Debord, et sa Société du spectacle, mais quand même... 

“Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.”

Et il y a quelque chose de ça aujourd’hui, sauf que je dirais que “tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans un discours”, et même dans un discours de discours. 

Parler ou se parler

De là, se produit une chose problématique, et même doublement problématique !
D’abord, parce que juger des commentaires des uns et des autres, ou de leur silence, de la place laissée à certaines paroles et pas à d’autres, revient en fait à se faire juge ou avocat, revient à désigner des témoins, des coupables et des complices au sein d’un espace qui n’est pas celui de la justice.

Mais qui plus est, cela revient, dans une tragédie relevant de la liberté d’expression, à créer précisément les conditions d’une expression non pas censurée, mais brouillée et surveillée, forcément orientée, suspecte ou manipulée.
On peut déplorer le fait que l’espace public soit devenu une sorte de tribunal populaire, on peut plus que s’inquiéter, s’alarmer pour la liberté d’expression. 

Car comment faire quand l'idée s'immisce que se taire revient à être complice, qu'être un enfant de 12 ans revient à être manipulé, que condamner la tragédie n’est pas suffisant, que s’engager haut et fort revient à être autoritaire ? Faudra-t-il se contenter des faits bruts ou de paroles tièdes pour ne pas faire de vagues ?
Ou au lieu de parler des prises de paroles, est-il tout simplement possible de se parler ?

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