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L'oreille de l'oncle du boulanger

Hommage à l'oncle du boulanger du frère de la belle-soeur de mon meilleur ami (et à la rumeur)

3 min
À retrouver dans l'émission

Vous aussi, vous devez en connaître un : celui qui dit toujours avoir des infos avant tout le monde et de "source sûre". Celui qui sait s'il va y avoir reconfinement ou pas. Celui par qui la rumeur vient. Mais pourquoi l'écouter ?

L'oreille de l'oncle du boulanger
L'oreille de l'oncle du boulanger Crédits : CSA Images - Getty

Je m'intéresse aujourd’hui à l’oncle du boulanger du frère de la belle-sœur de votre meilleur ami. Vous savez, c’est celui qui a toujours des infos au moment d’une pandémie. Celui qui sait toujours, avant tout le monde et mieux que tout le monde, s’il va y avoir reconfinement ou pas, couvre-feu ou pas. 

Ce qui est bien avec cet oncle du boulanger du frère de la belle-sœur de votre meilleur ami, c’est qu’on en a tous un. Il est secrétaire dans un Ministère, ancienne plume d’un député ou voisin d’un journaliste de France Info, on ne le connaît pas, mais vu qu’il travaille là où il travaille et vu qu’il a parlé à quelqu’un de confiance, qui lui-même a parlé à quelqu’un de confiance, etc., il doit sûrement être fiable. Et ses informations, ça doit être du solide. 

Quand celles-ci parviennent jusqu’à nos oreilles, autant le dire, on est flatté, on se sent presque tout-puissant de détenir un secret, mais, disons-le aussi, on n’y croit qu’à moitié. Ou plutôt, on ne fait qu’y croire.
Car on sait, en fait, que ces infos n’ont rien de solides, tout comme cet oncle du boulanger. Mais alors, pourquoi est-ce qu’on tend quand même l’oreille ? 

Séduction du ragot

Ce qui est drôle, c'est que tous mes amis me disent exactement la même chose. “Les rumeurs, les potins, les infox, pas pour moi”. Je me demande même pourquoi on est ami, pas tant parce que je ne partage que des commérages (quoique...), mais parce que de tels êtres, si parfaits, si rationnels, me semblent tout à fait divins !

Vous l’aurez compris, je ne crois pas du tout au fait qu’on ne tende jamais l’oreille aux rumeurs, qu’on y soit totalement imperméable.
Il me semble même impossible qu’on ne soit pas, au moins, un tout petit peu curieux ou intéressé par ce genre d’informations douteuses, sans pour autant, et c’est ça qui est intéressant, les valider, y adhérer ou même y croire. 

Et c’est bien ce paradoxe qui est frappant : pourquoi tout en sachant pertinemment, sciemment, délibérément, qu’il ne s’agit que de rumeurs, émanant d’un oncle imaginaire, on les écoute et mieux (ou pire) on en parle quand même, on les répète, et on les colporte ? 

C’est donc toute la question : qu’est-ce qui est séduisant, malgré tout, dans la rumeur, dans le ragot, dans l’information qui n’en est pas une ou pas encore ? 

Partager du vent

Dans L’opinion et la foule (qui date de 1901), le sociologue Gabriel Tarde explique comment un groupe tend à se transformer en une collectivité spirituelle (ce qu’il appelle un “public”) grâce à un : 

“besoin croissant de sociabilité qui rend nécessaire la mise en communication régu­lière des associés par un courant continu d'informations et d'excitations communes.”  

En lisant Gabriel Tarde, je pourrais, tout naturellement, en déduire que la séduction exercée par les informations douteuses relève de ce “besoin croissant de sociabilité”. Et, tout naturellement, au lieu de condamner la rumeur et ceux qui la colportent, j’y verrais, au contraire, le signe d’une cohésion mentale, d’une mise en commun… 

Quelque chose, toutefois, me chiffonne car c’est presque trop simple : après tout, on pourrait partager n’importe quoi que ce serait pour le bien du groupe. Mais pourquoi la rumeur, l'info douteuse ou le ragot, plus qu’autre chose ? 

Je tente une hypothèse : et si la rumeur n’était pas seulement le plaisir malgré nous de partager quelque chose, mais le plaisir  au contraire très conscient de montrer qu’on partage du vent, de la pure excitation, sans contenu.
Et si c’était la preuve qu’on savait très bien que rien ne nous relie si ce n’est du vent qu'on agite, de l’excitation vaine mais distrayante ?

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