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La déglingue

J'ai eu la nostalgie de la fête

4 min
À retrouver dans l'émission

Seule avec ma tisane, à contempler les gens d'en face faire la fête, j'ai été nostalgique... et j'ai pensé à Emile Durkheim.

La déglingue
La déglingue Crédits : CSA - Getty

Hier soir, j’ai vécu quelque chose d’assez pathétique. 

Voilà : ma cuisine donne sur une cour intérieure. Sur cette cour donnent également d’autres immeubles, notamment un immeuble occupé par une start-up. J’ai donc vue directe sur les bureaux de cette start-up, essentiellement composée de trentenaires, qui rient beaucoup à leurs pauses déjeuners, et qui font beaucoup la fête le soir, prolongeant leur journée de travail par un apéro sur place, qui lui-même peut se prolonger en soirée karaoké et chenille (sisi, c’est possible hors mariage)...

Et c’est justement ce qui s’est passé hier soir. Et c’est là où arrive le pathétique : non pas dans le karaoké de l’indispensable Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion, mais dans le fait qu’à 23h30, j’étais, quant à moi, dans ma cuisine, tisane à la main, spectatrice esseulée, à contempler des personnes s’amuser et à ne pas en être.
Quelle joie ils avaient à chanter Céline Dion, quand moi, je regardais l’heure tourner, quelle insouciance ils avaient à s’embrasser avec leurs masques quand j’étais là à touiller ma tisane au thym, les infos covid en fond. 

Nostalgie festive

Hier soir, j’ai eu la nostalgie des soirées, de la fête et des amis. Certes, il n’est pas interdit de voir ses amis, mais un par un et toujours dehors. Mais qui pour chanter Céline Dion, une fois rentrée ? qui pour passer outre les gestes barrières ? qui pour rire bêtement en tenant la note sur Céline Dion ? 

C’est vrai qu’on pourra me dire qu’il ne s’agit que d’un mauvais moment à passer, qu’il s’agit là d’un caprice, c’est vrai et c’est vrai. On pourra aussi me dire que l’amitié n’est pas finie, que voir un ou deux amis à la fois, c’est déjà pas mal et même peut-être mieux.
Et c’est là où, pour le coup, je dirai “non” : non, faire un dîner avec un couple d’amis n’est pas mieux qu’une soirée à 20, car, en fait ça n’a rien à voir. 

Ca n’a rien à voir avec une soirée où on ne compte plus le nombre de personnes, une soirée qui n’a ni début ni fin, où les conversations n’ont pas de sens et même où elles ne comptent pas, où les amis ne valent pas pour eux seuls, individuellement, mais où ils deviennent, réunis tous ensemble, tout autre chose, une entité originale et spéciale.
Bizarrement, être tous ensemble, collectivement unis par la danse et Céline Dion, n’a rien à voir avec le fait d’être à plusieurs, une collection d’individus seuls. 

"Sui generis"

Quand j’ai vu ces personnes s’amuser, sans les connaître pourtant personnellement, j’ai pensé à cette expression qu’emploie le sociologue Emile Durkheim, dans ses Règles de la méthode sociologique : “sui generis” qui signifie littéralement “de son propre genre”. Durkheim l’utilise pour désigner la spécificité des faits sociaux, et les distinguer dans leur nature, de faits individuels même lorsqu’ils sont généralisés. 

Je me suis souvenue de ces heures de cours consacrées uniquement à expliciter cette idée de “sui generis”, me disant, à l’époque “ouais, ok, j’ai compris, les faits individuels et les faits sociaux, c’est différent”. Mais j’avoue qu’hier, plusieurs années après ma 2ème année de philo, j’ai compris, en vrai, l’idée de Durkheim, j’ai compris que : 

“des manières d’agir ou de penser” prises collectivement “prennent un corps, une forme sensible qui leur est propre, et constituent une réalité sui generis, très distincte des faits individuels qui la manifestent”.

Et de là, peut-être ma soirée pathétique : avoir mis des années à comprendre ça, mais surtout avoir la sensation, que dispersés en raison d’une pandémie, sans fête ni soirée, il ne restait plus grand chose de concret de cette réalité collective “sui generis”.
Certes, on fait plus de tête-à-tête, certes, on crée de la solidarité, des chaînes d’individus, mais que reste-t-il de ces manières collectives qui nous dépassent, où on s’oublie, où on ne théorise pas un “nous”, un “vivre-ensemble”, mais où on est tout simplement ensemble ? 

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