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Jean Starobinski en 1989.

Genève, rendez-vous avec Jean Starobinski

59 min
À retrouver dans l'émission

Le critique littéraire et psychiatre Jean Starobinski nous accueille chez lui à Genève pour évoquer ses souvenirs d'étudiant, son amour pour l'art et son œuvre.

Jean Starobinski en 1989.
Jean Starobinski en 1989. Crédits : Hulton Archive - Getty

Jean Starobinski est sans doute l'un des plus grands intellectuels contemporains. Historien des idées, théoricien de la littérature, psychiatre... Cet universitaire suisse a endossé de multiples casquettes. Spécialiste de Jean-Jacques Rousseau, Jean Starobinski a toujours œuvré une critique littéraire proche des textes. En 2013, il recevait Colette Fellous à Genève pour l'émission "Carnet Nomade". C'est en ces mots que l'écrivaine introduisait cette rencontre avec Jean Starobinski : 

"C'est dans le quartier de Champel, à Genève, que j'avais rendez-vous avec Jean Starobinski, chez lui. J'avais emporté dans mon sac trois livres de lui qui viennent de paraître : L'Encre de la mélancolie, qui est paru au Seuil, dans la collection de Maurice Olender, la Librairie du XXIe siècle. Et les deux livres parus dans la Bibliothèque des Idées, chez Gallimard, Diderot, un diable de ramage et Accuser et séduire, ses essais sur Jean-Jacques Rousseau. C'est surtout autour de L'Encre de la mélancolie que notre conversation portera, cet ensemble de textes qui courent sur plus de cinquante ans, et ce thème magnifique, la mélancolie, qui contient aussi celui de la nostalgie et de la force vitale qui peut naître de ce sentiment.

La mélancolie a été pour Jean Starobinski son sujet de thèse de médecine intitulée Histoire du traitement de la mélancolie, des origines à 1900. Cette thèse, déposée en 1959, contient une bibliothèque entière et se lit comme un roman. C'est la première fois qu'elle est publiée. Mais qui est Starobinski ? Un médecin poète ? Un critique ? Un savant ? On peut dire qu'il est un historien de la littérature et un des plus grands critiques littéraires, avec un style et une façon de lire uniques. Son oeuvre est éblouissante car il entretient avec la littérature, mais aussi avec la peinture et la musique, une relation tout à fait amicale et si délicate qu'à le lire, Rousseau, Montaigne, Diderot, Baudelaire, Nietzsche, Kierkegaard ou Robert Burton (l'auteur de L'Anatomie de la mélancolie) deviennent nos amis. Il possède une façon très personnelle et très libre d'aborder les textes, il s'y promène comme en un pays natal, il s'arrête, regarde les détails d'une phrase, la cueille, la retourne et remarque alors ses plus petites nuances puis il reprend la route, en voyageur infatigable, lui qui a fêté ses 92 ans en novembre dernier, passant d'un siècle à l'autre, d'un style à l'autre, en comparant les styles et les époques, et en élargissant notre regard. Sa gourmandise de lire et d'écrire est communicative, il ne cesse de nous donner envie de lire et de relire..."

Jean Starobinski nous accueille chez lui, dans le quartier de Champel, en Suisse, où il a grandi et étudié. Naturalisé français depuis 1984, Jean Starobinski a décidé de retourner vivre dans son quartier d'enfance : 

C'est un quartier où se trouvait mon école, qui passait pour une école de pointe. Cette école active nous offrait des petits jardins à cultiver et nous faisait beaucoup chanter. Il y avait à la fois de la musique, du travail, du jardinage, et un apprentissage de la collaboration active. Au départ, la psychologie genevoise était une psychologie de l'expérience active de l'enfant, favorisée dès le début. Et j'en suis très reconnaissant. Jean Starobinski 

Cet enseignement a porté ses fruits en poussant Jean Starobinski à cultiver un amour profond des textes littéraires et à se promener dans la littérature comme dans un jardin. Genève alors est un lieu d'effervescence poétique, politique et philosophique : 

Champel a été à l'écoute du monde. Mon école avait des échos européens, et des liens avec le reste du monde. [...] Mes débuts littéraires ont été dans la critique de la poésie, comme je savais l'allemand, je me suis aussi mis à traduire des poèmes allemands. J'ai traduit du Kafka pour la revue Lettres. J'avais frôlé l'histoire de Kafka, puisque la mère d'un de mes amis était une fiancée de Kafka. Jean Starobinski

Pendant la guerre, le champ artistique est très actif à Genève, notamment grâce à l'une de ses figures de l'époque, l'éditeur Albert Skira. En 1933, ce dernier lance sa propre revue d'art, Minotaure. Elle devient la Bible de Jean Starobinski, qui n'est encore qu'un collégien : 

Quand j'étais plus jeune, je me faufilais à la bibliothèque et dans les musées pour lire le Minotaure. Je dévorais cette revue dans mes années de collège. Alberto Giacometti résidait à Genève, et le bureau de Skira était son quartier général. On pouvait démarrer une conversation dans les bureaux de Skira et finir ces discussions dans les bistrots. Jean Starobinski 

Chez Jean Starobinski, l'organisation de l'espace est presque musicale. Il y a des pupitres, des bureaux, des livres... Chaque coin de l'appartement est comme une partition : 

J'ai acquis des livres au gré de mes désirs et de mes besoins, sans être un véritable collectionneur. [...] Dans mes intérêts littéraires, je suis passé d'un grand amour pour la poésie à un grand amour pour l'histoire des idées. Jean Starobinski 

Après avoir suivi des études de lettres classiques, Jean Starobinski se lance dans la psychiatrie à l'université de Genève. Son père, Aron Starobinski, d'origine juive polonaise, était lui-même psychiatre : 

Mon père était médecin, ma mère aussi, mais elle a abandonné son métier au moment où la famille s'est agrandie. La sœur de ma mère était ophtalmologue, comme l'est mon épouse. [...] Mon père avait appris le français et l'allemand à Varsovie. À l'époque, il y avait un accueil assez libéral des étrangers dans la profession médicale. Jean Starobinski

En 2012, Jean Starobinski publie L'Encre de la mélancolie, un ensemble de textes autour de ce thème qui fascine Jean Starobinski depuis toujours, et qui fut d'ailleurs le sujet de sa thèse de médecine :

L'idée pour cette thèse, c'était de faire le bilan de de ce qu'était le savoir médical autour de 1900. J'avais un intérêt pour l'évolution de la psychiatrie. Jean Starobinski 

Je voulais étudier cette tentation d'expliquer les sentiments, la détresse des individus en incriminant quelque chose de matériel en eux, c'est à la fois une illusion et une intuition. Nous sommes faits d'éléments physiques, mais nous sommes aussi faits d'autres choses que ce seul matériau. Il y a un phénomène psycho-physique. Mais je suis loin d'avoir bouclé la boucle avec la mélancolie. Jean Starobinski

Jean Starobinski
Jean Starobinski Crédits : Colette Fellous - Radio France
Intervenants
  • Ecrivain, philosophe et professeur d'histoire des idées à l'Université de Genève (1920-2019)
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