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La mort nous va si mal

4 min
À retrouver dans l'émission

Notre réaction émotionnelle face aux tragédies est à peu près égale, que le nombre de morts soit faible ou très élevé. Ceci serait dû à la structure même de notre cerveau, entre un cerveau primitif qui commande une réponse émotionnelle, et un cerveau plus analytique où siègent nos capacités à analyser ces nombres.
Ce n’est pas parce qu’un conflit ou une catastrophe fait beaucoup plus de morts que nous en sommes beaucoup plus affectés. C'est un postulat étrange, vous allez me dire qu'une fois de plus je raconte n'importe quoi, et pourtant, nous avons tous du mal à appréhender les grands nombres, et particulièrement les grands nombres de morts.

La mort de Sardanapale
La mort de Sardanapale Crédits : Eugène Delacroix

Faites le test autour de vous, vous verrez bien... par rapport au conflit en Ukraine par exemple, puisqu’il en était question tout à l’heure. Si vous dîtes à un premier groupe de gens qu'en un an, les combats ont fait 6000 morts – ce qui est le cas - et à autre qu'ils en on fait 60 000... vous verrez bien que la réaction des deux groupes ne sera pas radicalement différente.

Néanmoins, il faut évidemment nuancer cet a priori ... et c'est ce qu'ont fait deux psychologues en travaillant sur ce qu'on appelle la « prévision affective » - « affective forecasting » en anglais - la raison pour laquelle vous pensez, jusqu'à présent, que je raconte vraiment n'importe quoi et que, logiquement, plus il y a de morts, plus on est malheureux.

Le test effectué est le suivant. On donne à un groupe de personnes un mémo, un bref résume d’un article de presse qui évoque une important catastrophe. Pour une partie du groupe, la catastrophe a fait 5 morts, tandis que pour l'autre partie, il est question de 10 000 morts.

On demande ensuite à ces participants si lire l’article complet cette fois, les rendrait plus ou moins triste, et d'évaluer le niveau de tristesse que cela induirait chez eux, avec une note entre 1 et 9. Sans grande surprise, la prévision de tristesse est plus importante pour le groupe où les 10 000 morts sont évoqués, par rapport aux 5 morts. C'est ça la prévision affective. On s'attend, a priori , à être plus tristes s'il y a plus de morts.

Maintenant... quand on donne réellement l'article complet à lire, à un autre groupe de personnes, avec comme pour le groupe précédent un article qui évoque 5 morts et un article qui en évoque 10 000, et qu'on demande suite à cette lecture aux gens d'évaluer leur état émotionnel, le niveau de tristesse est exactement le même, qu'il y ait 5 ou 10 000 morts. On n'est plus dans la prévision affective, mais dans le constat.

Et ce phénomène est bien connu, il a même un nom : c'est l'innumérisme émotionnel ; nos émotions ne sont pas fonction de la quantité. Cet innumérisme qui aurait fait dire à Staline – bien qu'il soit vraisemblable qu'il n'ait jamais rien prononcé de tel : « La mort d'un homme est une tragédie, la mort de millions, une statistique ».

La question qui se pose est donc : pourquoi notre réaction émotionnelle prévisionnelle est-elle plus vive que notre réaction a posteriori , une fois que nous avons intégré l'information ?

Eh bien c'est là que ça devient intéressant. Parce que ce serait lié, selon ces deux chercheuses, à la structure même de notre cerveau. Ou plus exactement à la théorie du double système. Le fait qu'une partie de notre cerveau soit plus ancienne, plus instinctive, plus animale en termes évolutionnistes que notre cortex frontal, apparu plus tard, et où siègent nos facultés d'analyse et de raisonnement.

Anticiper une émotion, la prévoir relève de notre cerveau analytique, le plus récent, celui de devant. La ressentir au contraire fait appel à notre cerveau ancien. Notre cerveau analytique comprend les nombres, est en mesure de les évaluer et donc de se projeter en fonction de ces évaluations. Ce qui n'est pas le cas du cerveau ancien, qui ne juge pas à l'aune de la quantité, qui réagit de manière plus primitive.

La preuve en est que si l'on trouve un langage autre que les nombres pour parler à ce cerveau ancien, les résultats sont différents. Les deux psychologues ont répété les tests avec des images de personnes présentées comme mortes. 15 ou 500... et à l'issue de la visualisation de ces photos, le groupe à qui l'on a présenté les 500 photographies est bel et bien dans un état émotionnel plus dégradé que celui qui n'a vu que 15 photographies.

Mais c'est là que l'on en revient à la théorie des grands nombres. Si notre cerveau primitif est en mesure d'intégrer et de réagir à 500 images connotées violemment, pourra-t-il réagir à 50 000 ? peut être pas... 500 000 encore moins. Notre capacité à gérer nos émotions est le reflet de notre capacité à gérer notre environnement social et affectif, elle est limitée. C'est pour cela que les auteures concluent que pour appréhender la mort d'une personne, nous pouvons faire confiance à notre cerveau ancestral. Pour gérer en revanche la mort de milliers, ne plus nous fier à nos émotions mais à notre capacité à les analyser.

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