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La tête des mauvais jours

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À retrouver dans l'émission

Le neurochirurgien italien Sergio CANAVERO affirme qu'il va présenter, au mois de juin prochain, un protocole chirurgical qui permettrait de greffer une tête humaine sur un corps de donneur. Un protocole qui continue de diviser la communauté scientifique.
Qui n'a pas, un matin, souvent trop tôt, souvent en début de semaine, et encore plus en hiver... qui ne s'est pas dit devant le miroir de sa salle de bains qu'il serait bon, là comme ça, tout de suite, de pouvoir changer de tête ?

Boris Karloff en Frankenstein
Boris Karloff en Frankenstein

Eh bien cette volonté de changer de tête, concrètement, physiologiquement... ce n'est pas que l'apanage de la littérature fantastique, du roman d'horreur gothique ou de films de genres plus ou moins recommandables, qui raffolent de chirurgie sanguinolente : c'est aussi une vieille lubie scientifique.

Vous vous souvenez peut-être de ce neurochirurgien italien, Sergio CANAVERO, qui avait fait beaucoup parler de lui, il y a quelques années, en prétendant qu'il avait mis au point une technique qui pourrait permettre, d'ici très peu de temps, de greffer une tête humaine sur un nouveau corps.

Cris d'orfraie dans toute la communauté scientifique ; d'une part sur la faisabilité technique du projet, le principal obstacle reste la reconnexion de la moelle épinière sectionnée - je vous en reparlerai dans un instant - et bien sûr, sur les problèmes d'éthique que soulèveraient de telles opérations... Même si Sergio CANAVERO assurait déjà à l'époque que son intention était de redonner un corps valide à des patients tétraplégiques, ou souffrant de tumeurs inopérables et généralisées... Il n'en reste pas moins que transplanter une tête vivante sur un corps de donneur mort donnerait naissance à une chimère humaine, avec de multiples questions en suspens, comme celle de la descendance par exemple, qui serait issue du patrimoine génétique du corps du donneur décédé et pas de la tête qui dirige ce corps... je vous laisse imaginer la suite.

Pourtant, CANAVERO n'est pas le premier chirurgien à tenter ce genre d'expérience : les premiers essais documentés remontent aux années 50, sur des chiens, dont un malheureux chien à deux têtes qui n'a pas survécu plus de quelques jours.

Une autre greffe de tête a été réalisée avec un peu plus de succès sur un singe, dans les années 70, par un certain docteur Robert WHITE, à ce petit détail près que le raccordement de la moelle épinière n’a pas été effectué, le pauvre singe était donc paralysé et sous respiration artificielle.

CANAVERO vient donc de refaire parler de lui, dans un éditorial publié dans la revue Surgical Neurology International, et prétend avoir enfin résolu l'épineux problème de la moelle épinière, si vous me passez cet hasardeux calembour...

Protocole qu'il promet de dévoiler au mois de juin prochain, à l'occasion du congrès de l'Académie Américaine de Neurochirurgie.

Je ne vais pas rentrer dans les détails les plus anatomiques, au risque que la tartine du petit déjeuner ne passe pas très bien... mais en gros, ce que CANAVERO avance, c'est qu'il pourrait réussir à relier les deux sections de moelle épinière en partie grâce à un produit qui s'appelle le PEG, le polyéthylène glycol, qui permettrait, couplé avec de la microchirurgie, de reconstruire une partie des cellules nerveuses endommagées...

Étant entendu, toujours selon CANAVERO, qu'il n'est pas nécessaire de reconnecter 100% des fibres nerveuses, et qu'il suffirait de 10% pour retrouver la motricité du corps... tout en prétendant être en mesure d'en reconnecter autour de 50%.

Le tout, couplé avec un traitement immunosuppresseur à vie - c'est le lot de toute allogreffe, ce sont les greffes de corps étranger, pour éviter les rejets, le nouveau corps prenant le greffon comme une agression à expulser.

C'est là le dernier problème physiologique d'ampleur : même avec des traitements immunosuppresseurs, de nombreuses greffes ont une durée de vie limitée ; or on peut se faire remplacer un rein, plusieurs fois, quand c'est la tête qui est rejetée, c'est tout de suite un peu plus compliqué.

Donc, outre le côté apprenti sorcier de CANAVERO, qui n'est une surprise pour personne, et dont on attendra avec scepticisme les détails de son protocole opératoire au mois de juin prochain, il va falloir vous résoudre, demain, après-demain, et les jours suivant à supporter encore et encore cette tête des mauvais jours, elle n'est pas prête à quitter vos épaules.

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