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Regardez-moi bien dans les yeux

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En ordure droit-de-l'hommiste que je suis, en immonde gauchiste dégénéré qui valorise encore un tant soit peu la liberté d'expression, il est vrai que je me suis inquiété lorsque j'ai entendu, ici et là, et de façon de plus en plus récurrente, cette idée d'un Patriot Act à la française.

L'inventeur du polygraphe, Leonard Keeler
L'inventeur du polygraphe, Leonard Keeler

Baveux mollusque pacifiste que je suis, crétinoïde congénital attaché au respect des libertés individuelles, j'ai espéré, et j'espère toujours que le gouvernement français ne suivra pas le piteux exemple américain au lendemain du 11 septembre, dont bon nombre d'analystes reconnait qu'il a abouti à un échec, tant en termes de sécurité intérieure que de politique extérieure.

C'est vrai, qui imagine aujourd'hui avoir à passer au détecteur de mensonges par exemple pour franchir une frontière... qui, Marc, je vous le demande ? Vous accepteriez, vous, de passer au détecteur de mensonge pour répondre aux questions de la police des frontières ?

Eh bien figurez-vous que Patriot Act ou pas Patriot Act, le détecteur de mensonge automatique aux postes-frontières, ça existe déjà. Vous pouvez bien pousser des cris d'orfraie de rejeton dégénéré de baba-cool post-mai 68... Big Brother is déjà watching you.

Précisément en Pologne, et à l'aéroport international de Nogales, dans l'Arizona en 2013. Un système sobrement nommé Avatar, qui consiste en le dispositif suivant : vous arrivez devant un écran, le visage d’un personnage virtuel - qu’on imagine forcément souriant - vous pose les questions usuelles : « Êtes-vous un citoyen américain ? Avez-vous l'intention de chercher du travail aux Etats-Unis ? Faites-vous usage de stupéfiants ? », la batterie de questions classiques.

Vous répondez machinalement à la machine, bip, voyant vert : vous passez et vous ne vous en souciez plus. Sauf que pendant vos réponses, vous avez été observé sous toutes les coutures : caméra haute définition qui traque vos micro-mouvements faciaux... oculomètre qui suit la trajectoire de vos yeux et la dilatation de vos pupilles... et un micro relié à un logiciel de reconnaissance vocale pour analyser la moindre modulation de votre voix.

Si cette batterie de capteurs détecte le moindre soucis, la moindre hésitation, la moindre trace de stress, alors le voyant devient jaune, voire rouge si ça va vraiment pas du tout... et là, direction un officier de police qui va se charger de pousser un peu plus loin l’interrogatoire.

Ce n'est pas de la science-fiction, le système aurait donné des résultats fiables à 92% et serait fin prêt à être exporté partout dans le monde.

Bienvenue dans l'ère des détecteurs de mensonge 2.0. Il est loin le temps du polygraphe et de son aiguille qui fait scritch scritch, les nostalgiques du penthotal peuvent remballer leurs seringues... je vous renvoie à l'excellent dossier que consacre le numéro de Janvier de Sciences et Avenir à ce sujet.

Et il faut dire que les racailles libertophiles de mon espèce peuvent frémir dans le confort de leur logis de petit bobo parisien puisque l'un de ces logiciels de détection de mensonges, celui qui traque les micro-expressions faciales - on parle de mouvements qui échappent totalement à notre vigilance, des mouvements qui durent entre 1/3 et 1/25ème de seconde et qui sont censés trahir notre insincérité - ce logiciel a été développé pour les Google Glass, les lunettes de réalité augmentée signées Google.

Vous imaginez un peu le vaste spectre de combinaisons possibles, pour les forces de l'ordre par exemple, ou les services secrets qui tout en vous parlant pourraient interroger en temps réel la sincérité de vos réponses - ce qui ne déclencherait évidemment aucun marqueur de stress, pensez-vous donc. Idem pour le logiciel qui analyse les marqueurs de stress dans la voix, logiciel dont sont déjà équipés des gens aussi divers que les services de police ou les compagnies d'assurance, pour détecter les fausses déclarations.

Si aucun de ces programmes n'est pour l'instant fiable à 100%, ou peut être trompé avec un peu d’entraînement, leur combinaison, qui devrait finir par atterrir tôt ou tard dans nos aéroports ou à nos frontières, donne semble-t-il des résultats suffisamment satisfaisants.

Tant mieux, d'un sens, parce que l'étape d'après, c'est la lecture directe des ondes cérébrales via une IRM ou un électro-encéphalogramme - un outil de ce genre a d’ailleurs déjà servi pour des procès aux États-Unis ou en Inde. Mais vous savez ce que c'est, rien de grave, ce n'est qu'un nouvel avatar de cette immonde propagande droit-de-l'hommiste dont je suis le vil porte parole. La liberté, c'est vraiment devenu un concept has been.

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