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Selfie

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Exit, donc, l’année 2014 ! Elle aura eu, comme ses pairs, douze mois pour faire ses preuves, 52 semaines pour s’inscrire, en glorieux millésime, au fronton des siècles, 365 jours pour faire la différence et changer la donne, 525.600 minutes pour inverser la tendance et briser la courbe, 31 millions 536 mille secondes pour devenir, enfin, enfin, un an de grâce. Résultat : rien, rien de rien, je ne repère rien, je note nothing, je tatônne dans des ténèbres opaques et m’enlise dans les fangeuses fondrières de la plus abyssale médiocrité. C’est l’année nulle et non avenue. 2014, cette année de plus aura été un année de plus, sans plus, non un an de grâce mais un semestres de disgrâce remorquant une semestre de mauvais grâce. Au ciel, où il est en train de faire la Radioscopie du Bon dieu, Jacques Chancel, enregistre, à sa question « Seigneur, et les hommes dans tout ça », cette courte réponse « bof ! ». Violentes et désabusées, 2012, 2013, 2014, les années se suivent, funèbres et régulières, comme des encoches sur une crosse, des cotations à la craie qu’on efface et remplace au tableau noir de l’histoire. Ça n’est pas le maillon 2014 qui va alléger la chaîne. Certes, nous aurons eu droit à l’habituel cortège de décès, démissions, déceptions, déflagrations, désillusions, délocalisation, le corps social aura été parcouru de ses saisonnières démangeaisons. Beaucoup d’événements, certes, peu d’avènement, hélas. Alors si 2015, qui vagit dans ses langes et s’il n’est mort-né, pouvait faire un effort, tenter le diable ou jouer son va-tout, marquer le point et lever le rideau, on lui en serait reconnaissant. Quelle image garderons-nous de 2014.

Ma foi, j’irais prendre la mienne en Tunisie où la jeunesse a inventé ceci de futé que l’on nomme le SELFIE POUBELLA. Chacun connaît le selfie, quelques milliards ont du cette nuit grouille dans l’air, ces égo-portraits ou photos de groupe que l’on prend avec son téléphone portable pour immortaliser des instants de bonheur, le bonheur n’est plus fugace, il est stocké, comme une mouche dans la résine. SELFIE POUBELLA ? De quoi s’agit-il ? La chose est simple. Pour protester contre l’incurie de la voirie tunisienne qui laissent s’amonceler au long des voies, s’accumuler au coin des rues ou dans l’eau des ports des monceaux d’ordures, les jeunes tunisiens selfisent sur fond de dépotoirs sauvages, jouant ainsi du contraste entre la béatitude affichée du modèle et la nauséeuse exhibition de l’arrière-plan : jeunes filles faisant le V de la victoire (ou du vomissement) sur fond d’eau polluée, adolescents hilare campés non loin d’un tapis de détritus. D’autre selfie poubellas, réservent aux déchets l’essentiel du cadre, le selfiste n’apparaissant qu’en marge, dans un coin, visage pointant à peine, comme s’il sollicitait des rebues le droit de figurer dans la photo, homme expulsés du monde par la crue d’ordures qu’il a lui-même suscité. Au « trop belle, ma vie ! » du selfiste lambda, la jeunesse tunisienne réplique donc par un « poubelle, ma vie » d’un humour salubre et dévastateur. Nous n’irons pas jusqu’à proposer d’incruster les vœux présidentiels sur un champ de ruines. Cela dit, l’expérience aurait sans doute du piquant. Reste à savoir si la crue d’ordures ne nous aura pas, dans un an, chassé du cadre. Réponse pour les vœux 2016 et d’ici là, sortez armé, l’endroit est désert.

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