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Ce qui se passe à l'ICANN, tout le monde s'en fout, à tort.

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Les questions numériques souffrent d’un fâcheux inconvénient. Quand elles ne sont pas recouvertes par le folklore d’un’ révolution qui va tout changer, elles n’intéressent plus grand monde.

Ainsi d’une décision annoncée vendredi par les Etats-Unis, qui n’a pas le charme des révolutions, mais qui aurait dû attirer l’attention tant elle est importante, au moins sur le plan symbolique : le gouvernement américain a annoncé qu’il abandonnerait l’année prochaine son rôle central dans la gestion des noms de domaine. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Pour que l’Internet fonctionne de manière pas complètement anarchique, différentes organisations ont vu le jour, qui participent à ce qu’on appelle la « gouvernance de l’Internet ». Par exemple, l’IETF (Internet Engineering Task Force) rassemble des ingénieurs et programmeurs du monde entier qui décident des standards techniques d’Internet : en gros, si vous pouvez ouvrir dans votre mail une photo qu’une amie américaine a trouvée sur le web et vous a envoyée, c’est grâce à l’IETF si on peut tous, depuis des machines différentes, avec des logiciels différents, avec des navigateurs différents, accéder au mêmes contenus, c’est grâce à l’IETF, c’est donc une fonction technique et stratégique. Mais il existe une autre fonction stratégique dans la gouvernance de l’Internet, et un peu plus compliquée à imaginer, celle qui concerne notamment les noms de domaine (les noms de domaine, c’est ce qui se trouve à la fin de l’adresse d’un site : .com, .fr .org etc.). Depuis 1998, cette fonction est assurée par une organisation qui s’appelle l’ICANN (soit Société pour l’attribution des nombres et des noms de domaine sur Internet). C’est une fonction stratégique qu’on pourrait comparer à celle d’un cartographe, un cartographe qui aurait le pouvoir, quand il dessine un continent sur sa carte, de le faire apparaître dans le réel. En gros, l’ICANN tient et dessine la carte de l’Internet mondial. Cette organisation a un fonctionnement assez typique du monde numérique, qu’on appelle multi-acteurs : y sont représentés les pays, mais aussi les entreprises et les usagers, et les décisions sont prises, théoriquement, dans l’intérêt mutuel de ces acteurs. Tout cela est magnifique, me direz-vous. Sauf qu’un acteur pèse plus lourd que les autres dans tout ça : le gouvernement américain. L’ICANN, a été créé sous l’impulsion du vice-président Al Gore, c’est une société de droit californien, elle relève en dernière instance du département du commerce américain et parmi les différentes fonctions de l’ICANN, la plus stratégique, la plus technique était jusqu’à maintenant assuré dans le cadre d’un accord avec le gouvernement fédéral américain. Bref, pour reprendre notre analogie du cartographe, l’ICANN certes dessine la carte, mais, au final, qui tient le crayon – ce crayon merveilleux qui fait apparaître les territoires qu’li dessine - ? C’est le gouvernement américain. Et vendredi, les Etats-Unis ont décidé de rendre le crayon. Ce qui n’est pas rien.

2 questions.

  • Pourquoi les Etats-Unis font-ils cela ? Sans doute parce qu’il y a une forte pression de la part de certains pays (des pays émergents, à commencer par le Brésil, mais aussi l’Europe…). Sans parce qu’après l’affaire Snowden, il fallait que les E-U restaurent la confiance en l’Internet, confiance qui au final les sert parce qu’elle est essentiel pour le bon fonctionnement économique de l’Internet. Et sans doute parce que le pouvoir de l’ICANN est important, mais qu’il l’est plus du point du point symbolique que du point de vue technique (la preuve, quand les E-U ont installé leur système de surveillance, ils n’ont touché à rien relevant des prérogatives de l’ICANN, mais ils se sont intéressés à ce qui relevait des prérogatives de l’IETF)

  • Quel statut pour la nouvelle organisation (car la décision américaine pourrait entraîner des modification de l’ICANN) ? Là, il y a un gros débat. Vous avez d’un côté ceux qui veulent conserver une organisation multi-acteurs assez semblable à l’ICANN d’aujourd’hui (qui a plein de défaut, parce que très complexe, parce qu’assez opaque, parce que de plus en plus bureaucratique et couteuse, mais qui assure le bon fonctionnement d’Internet et d’un Internet relativement libre et relativement ouvert). Dans ce camp, il y a en gros les Etats-Unis et l’Europe. Et vous avez en face un mouvement qui aimerait une gestion internationale, par les gouvernements seulement, sur le modèle de l’ONU (un pays une voix), dans ce mouvement, on trouve notamment les pays autoritaires qui veulent contrôler leur Internet et se savent suffisamment nombreux pour peser.

Bref, ce qui se joue en ce moment dans la gouvernance de l’Internet est d’une importance capitale. Ce qui va se décider - et ce qui a commencé à se décider avec la décision annoncée vendredi par les Etats-Unis – c’est le mode d’organisation politique d’Internet, cet Internet avec lequel on communique, on s’instruit, on se divertit, on drague, on commerce et on fait de la politique. Qui gèrera et comment cet espace à la fois public et privé de notre vie ? C’est la question, et tout le monde a l’air de s’en foutre

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