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Comment soigner sa mélancolie politique avec Youtube.

3 min
À retrouver dans l'émission

Bon, c’est compliqué, c’est ce que dit cette Matinale depuis 1 heure. On ne sait plus très bien où en est, par où passent les clivages politiques. Et on gagne une forme de mélancolie politique. Quand je suis dans cet état, j’applique une méthode que je me permets de vous exposer, en espérant qu’elle puisse servir à certains. Je vais sur Youtube, la plateforme de vidéos, et je regarde deux choses.

D’abord, je tape « Deleuze » « Abécédaire » « Gauche » dans la barre de recherche et je tombe sur la partie de l’Abécédaire de Claire Parnet et Pierre-André Boutang où Gilles Deleuez traite du « G », « G » comme Gauche. Et je trouve exactement la partie que je cherche, celle où Deleuze définit ce que c’est qu’être de gauche. « Etre de gauche, dit Deleuze, c’est d’abord une affaire de perception. » C’est percevoir en premier l’horizon, ce qui est au loin, ceux qui crèvent de faim et de misère loin de chez nous, c’est considérer que les problèmes de pays lointains sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. Etre de gauche, ce n’est donc pas une question de « belle âme » dit Deleuze, c’est une question de perception. Etre de gauche, c’est une deuxième chose dit Deleuze, c’est ne pas cesser de devenir minoritaire. C’est, même si je suis l’étalon majoritaire (un homme, adulte, blanc et urbain), m’engager dans les processus minoritaire : c’est être dans le devenir femme, le devenir noir, le devenir arabe, le devenir Rom. Bien sûr, on peut ne pas être d’accord avec Deleuze, mais la définition a pour elle sa clarté. L’extrait dure 4mn, il est sous-titré en anglais. C’est exactement celui que je veux voir. Et chaque fois je suis perdu je le regarde. En 4mn je suis recadré.

Ceci fait, je tape autre chose, je tape « funny falls » dans la barre de recherche de Youtube et je regarde des compilations de chutes rigolotes. Des gens qui tombent et dont une caméra (ou un téléphone) a par inadvertance saisi la chute. Il y a plein de chutes différentes et toutes ne me font pas rire avec la même intensité. Je ne suis pas fan des chutes de vélo et de skateboard. En revanche, j’aime énormément les chutes dans les mariages (le nombre de mariés qui tombe dans les pommes au moment de prononcer le serment ou la demoiselle d’honneur qui a trop bu, et décide de se lancer dans une chorégraphie vaguement érotique autour d’un pilier, qui se trouve être le poteau porteur de la tente qui vacille avant de s’écrouler sur tout le monde). J’aime beaucoup aussi les enfants qui se font éjecter du tourniquet. Je dois même dire une chose. Je suis en fait dans une quête, parce que la vidéo la plus drôle (en tout celle qui m’a fait le plus rire), je ne l’ai vue qu’une seule fois, et j’ai eu le grand tort de ne pas la télécharger. Et donc depuis je la cherche, désespérément. C’est un homme qui fait du bowling, qui s’élance pour lancer sa boule, la lance, mais son doigt reste coincé dans la boule, de telle sorte que ce n’est pas la boule qu’il lance mais lui-même. Dans un mouvement extraordinaire, inimaginable. Un mouvement presque parfait.

J’ai bien conscience de vous faire là une confession très intime, parce qu’avouer que l’on soigne sa dépression politique en regardant des vidéos de gens qui se cassent la gueule, c’est très bas de gamme (et je ne vais tenter de le justifier comme une continuité dans le réel des films de Buster Keaton ou Charlie Chaplin, parce que ce n’est pas vrai). Par ailleurs, une question se pose : est-ce que ce n’est pas contradictoire avec ce que Deleuze énonce comme le fait d’être de gauche ? Oui, ça l’est dans un premier temps, dans les premières minutes de visionnage, où le rire provient directement du malheur ou au moins du ridicule d’autrui. Mais ça ne dure peu. Car les minutes passant, les chutes s’accumulant, c’est le dégoût qui apparaît, pas dégoût de ces gens, mais dégoût de moi-même riant d’eux, et, dans une dialectique très complexe, naît dans le même mouvement une empathie profonde pour autrui, - cet autrui maladroit, saisi et immortalisé dans toute sa maladresse -, renaît presque un amour de l’autre, cet autre lointain, qui vient du monde entier, que je ne connais pas. Politiquement, c’est minimal, j’en conviens, mais c’est un début. Alors j’éteins mon ordinateur.

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