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Complications de l'escorting

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La prostitution est une question compliquée. Mais quand vous ajoutez le rôle d’Internet dans la prostitution contemporaine, la complication redouble.

Internet est devenu un lieu de prostitution qu’on ne peut pas négliger. Les sites d’« escorting » - c’est le nom qu’on donne à cette prostitution qui passe par les réseaux - sont très facilement accessibles. On y trouve quantité d’annonces (un rapport parlementaire de 2011 a identifié 10 000 annonces en France, mais c’est très compliqué de chiffrer), avec photos plus ou moins travaillées, plus ou moins dénudées. Les escorts - la plupart du temps des femmes, mais aussi des hommes et des transsexuels – s’y présentent en détail : langues parlées, mensurations, prestations (elles-mêmes très précises), lieux de rencontre et horaires, et parfois tarifs. Le tout en général agrémenté de commentaires de clients, et parfois de notes (étonnants ces commentaires, difficile de savoir s’ils sont filtrés, comment etc. mais, s’ils ne sont pas toujours d’une grande classe, s’ils ne sont pas toujours, ils ne sont pas irrespectueux….)

Si le but est de lutter contre la prostitution, et de considérer que ces sites ne font rien d’autre que du proxénétisme (ce qui est en soi problématique, parce que si certains sites peuvent entrer dans la définition très large du proxénétisme dans la loi française, notamment parce qu’il font payer cher le fait d’y poser une annonce, que fait-on de lieux d’accueil numériques moins formels, comme des pages personnelles, des sites personnels ou de blogs ?), si on considère malgré tout que ces sites relèvent du proxénétisme donc, on pourrait tout simplement les fermer. Mais beaucoup sont hébergés à l’étranger. Alors il faudrait demander aux fournisseurs d’accès à Internet de bloquer leur accès, sous décision administrative, c’était l’idée l’article 1 de la proposition de loi. Sauf que ces fermetures de site sur décision administrative, -outre que, techniquement, elles se contournent assez facilement –posent un problème démocratique (fermer un site sans passer par un juge est assimilé à de la censure). Le gouvernement a déposé hier matin un amendement pour annuler cette disposition de l’article. Donc, premier obstacle, il est d’ordre technico-légal, si l’on peut dire.

L’autre solution, c’est la pénalisation du client. Sauf que la chef du département de lutte contre la cybercriminalité, auditionnée par les parlementaires il y a quelques jours, a dit ne pas bien voir comment ça pourrait se faire, et l’exemple suédois de la pénalisation du client, s’il a permis de faire baisser la prostitution de rue, a entraîné la migration d’une prostitution clandestine sur Internet. Parce que c’est très compliqué de pénaliser le client qui passe par Internet.

Encore plus que la prostitution classique, cette nouvelle prostitution semble échapper à une législation par définition univoque. Car, les rares travaux menés le montrent, l’escorting est une réalité complexe et diverse.

D’abord, elle se distingue de la prostitution de rue. Les prestations ne sont pas tarifées à l’acte, mais à l’heure. Y est valorisé ce qui entoure l’acte lui-même. Ensuite, contrairement à la rue où tout se fait en même temps et presque dans le même lieu, l’escorting étale dans le temps, et dans l’espace la prise de contact, la négociation et l’accomplissement de l’acte. Ce n’est pas anodin. Le sociologue Laurent Mélito, un des rares a travaillé sur l’escorting, y voit pour les escorts la possibilité de préciser vraiment leur prestation et leur limite, leur statut (occasionnel, professionnel etc.), mais aussi, parce que tout ça se passe par mail, - mais plus souvent au téléphone -, l’escort peut mettre fin à la relation à tout instant (sachant par ailleurs que tout ça laisse des traces, en cas de violence ultérieure, les escorts précisant souvent qu’elles ne répondront pas à des appels masqués).

Par ailleurs, les escorts interrogés manifestent des rapports très divers à cette activité : du professionnalisme à la nécessité économique conjoncturelle, en passant par la possibilité de relations affectives mais sans engagement.

Il ne s’agit pas de dépeindre le monde de l’escorting comme un monde doux, respectueux, sans violence et un monde où s’exerce le libre choix dans toute sa pureté. Mais simplement de dire que médiatisée par un outil somme toute assez nouveau (outil qui pose des problèmes techniques, mais quoi créé la possibilité d’autres types de rapport entre ses usagers), l’ancestrale prostitution se trouve un peu modifiée, un peu complexifiée, et il n’est pas certain que tout le monde ait pris conscience de cela.

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