LE DIRECT

Computer Chess, ou les prémisses sensibles de l'informatique

4 min
À retrouver dans l'émission

Il y a des films qu’on regarde en se demandant comment quelqu’un peut avoir une idée aussi saugrenue. C’est le cas de Computer Chess , film américain sorti sur les écrans français début avril, œuvre d’un jeune réalisateur du nom de Andrew Bujalski et primé au festival de Sun Dance, le bien connu festival du film indépendant américain. Idée saugrenue parce que Computer Chess raconte le concours que se livrent, en 1980, dans un hôtel californien, quelques informaticiens pour savoir lequel de leur ordinateur, et de leur programme, est le meilleur aux échecs. Filmé au départ comme un documentaire en noir et blanc, où l’on voit des types à lunettes installer des machines, brancher des prises, taper sur des claviers et discuter des mérites réciproques de leur programme, l’histoire se fictionnalise progressivement, d’abord dans sa forme, mais aussi parce que surgissent des situations et de personnages étranges : les deux spectateurs complotistes qui fantasment sur la troisième guerre mondiale inévitable en fumant des joints, le concurrent indépendant qui n’a pas d’argent, pas de chambre, et erre la nuit dans l’hôtel en se tenant éveillé avec des pilules, la romance avorté du jeune nerd d’une équipe avec la seule femme, membre d’une autre équipe, puis le séminaire de développement personnel où des couples redécouvrent le plaisir du corps avec un gourou africain. Tout cela se mêlant dans une scène finale où l’ordinateur vainqueur affronte un être humain, l’enjeu étant évidemment de savoir qui de l’homme ou de la machine va l’emporter, sur fond d’exercices corporels cornaqués par le gourou. La question qu’on se pose pendant tout le film, c’est: mais pourquoi donc faire un film pareil ?

La réponse s’impose petit à petit (en tout celle qui m’est venue) : parce que l’histoire de l’informatique fait désormais partie de notre histoire (histoire intime et collective) au point qu’on peut la triturer, jouer avec ses représentations, ses acteurs, faire des détours, en rire, sans risquer de ne toucher que les deux ingénieurs de la salle. Et même, le film réussit à créer une forme de nostalgie douce pour ce temps où il fallait pousser les ordinateurs sur des chariots pour les déplacer, où les hommes étaient suspendus aux réactions de la machine comme face à un être mystérieux et indomptable, où une partie d’échec entre un programme et un champion recelait encore un peu de suspens. Nostalgie redoublée par le fait que le film est tourné avec des caméras d’un modèle de datant de 1968, ce qui évidemment teinte l’image.

S le film réussit à créer ce type d’émotions avec un moment de l’histoire des technologies (et de notre rapport aux technologies) c’est qu’il est beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît. Tout ce qui pourrait passer pour des péripéties extérieures au tournoi appartient en fait à cette histoire des technologies : les deux spectateurs camés et paranoïaques incarnent la branche des nerds qui, en ces temps de guerre froide, fantasme les technologies comme un outil seulement militaire qui causera la fin de l’humanité, les pilules qu’on se dispute et les joins que l’on fume en discutant informatique, c’est évidemment la place de la drogue dans les prémisses de l’informatique moderne où l’on voyait dans la drogue et l’ordinateur deux moyens d’étendre les aptitudes de nos cerveaux, les couples qui sont à la recherche de leurs corps et d’eux-mêmes pendant qu’un programme menace de battre un être humain, ce sont ceux qui ne perçoivent pas l’importance de ce qui se passe, ceux qui sont encore dans les années 70 alors que l’avenir se joue ailleurs, pas avec un gourou exotique et chic mais avec des barbus à lunettes, souvent gros et mal foutus, qui ne sont intéressés que par le cerveau. Une très belle scène où un couple libertin invite dans sa chambre un des jeunes concurrents binoclard pour un plan à trois et le jeune, tout en sécheresse voutée, se refuse à la femme plantureuse et mûre en fuyant vers son ordinateur auquel il prête des intentions intelligentes ( et sur l’écran duquel va apparaître pendant une seconde l’échographie d’un bébé). Ce qui est beau aussi, c’est la vulnérabilité des machines, qui sont toujours menacées de déconner, d’être détruites par un peu d’eau, époque où les machines sont encore lourdes, compliquées à câbler et toujours susceptibles d’agir différemment de ce que leur demande le programme, époque des faillibilités magnifiques, des moments où l’on perdait tout.

Voilà. Après avoir écrit ce papier, juste avant de le dire à ce micro Julie, je suis allé lire celui qu’Emmanuel Burdeau dans Mediapart . C’est beaucoup plus intéressant que ce j’ai dit. Je vous conseille d’aller voir. []()

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......