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Embellir les infrastructures pour créer de l'imaginaire

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Il y a quelques semaines, à l’occasion du déplacement de la Matinale à Marseille, j’évoquais ce problème qui est que le numérique ne créé pas d’imaginaire local : Marseille est un des grands ports numériques d’Europe (des câbles relient Marseille à Bizerte, Alexandrie, Karachi, ou encore Mumbay), or cela ne créé aucun imaginaire propre, car contrairement au port naval, il n’y pas de quai où se promener, pas de gros navires à regarder partir ou arriver, pas de marins qui dorment comme des oriflammes le long des berges mornes, pas de dockers, pas de containers. Il en va de même pour d’autres villes du monde. La commune de Highbridge, à l’ouest de l’Angleterre, accueille une bonne partie des câbles transatlantiques qui vont irradier toute l’Europe – ce serait un peu l’équivalent dans le monde d’avant du port de Rotterdam – et pourtant, qui en Europe connaît Highbridge ? Et même en Angleterre ? Personne ou presque. Eh bien, il en va de même de Pau, où nous sommes aujourd'hui. Pau fut au début des années 2000 une ville pionnière en matière de numérique. Sous l’impulsion du maire André Labarrère, conseillé notamment par le bien connu Jean-Michel Billaut, fut créé « Pau Broadband Country » et la ville de Pau fut câblée en fibre optique jusqu’aux habitants, faisant ainsi figure de précurseur en France et en Europe. Vos invités auraient sans doute été mieux placés que moi pour évoquer les bénéfices éventuelles de cette initiative, mais, et c’est un signe, ils n’en ont pas dit un mot. Quant à l’image de Pau pour les non Palois, je ne pense pas qu’elle ait été en quoi que ce soit modifiée par cette incursion précoce dans l’hyper modernité numérique : quand on pense à Pau, on pense Pyrénées, béarnais, Henri IV ou basket, on ne pense pas numérique. Quelle tristesse donc : être une ville du point de vue numérique importante, inventive, originale ou même historique ne produit presqu’aucune plus-value symbolique. Et ça n’est pas rien le symbolique, ça n’est pas rien l’image d’une ville, à la fois pour ceux qui l’habitent et ceux qui l’administrent. On ne vit pas simplement dans une ville, on vit aussi dans l’imaginaire qu’elle véhicule. Comment le numérique pourrait-il produire de l’imaginaire ?

Dans son livre Tubes , le journaliste américain Andrew Blum raconte Internet du point de son infrastructure : les câbles, les fermes de serveur (ou data centers) etc. Et Blum, au détour de son voyage au centre de l’Internet, raconte une histoire dont on pourrait s’inspirer. Au milieu des années 90, il a fallu fabriquer des bâtiments appelés des « Internet Exchange », des lieux destinés à connecter ensemble les différents réseaux qui composent Internet (pour que des réseaux s’interconnectent, pour que l’information puisse aller du réseau de SFR jusqu’à celui de Orange, il faut bien à un moment ou à un autre qu’il y ait branchement). Un tout jeune homme du nom de Jay Aldelson, qui avait travaillé dans le cinéma avant de se lancer dans le numérique, a fait le raisonnement suivant : pour que ces lieux soient désirables aux yeux des clients, que les ingénieurs aient envie de connecter ici et non ailleurs leur réseaux aux autres réseaux de l’Internet, il faut qu’ils aient une apparence qui corresponde à l’idée qu’ils se font d’Internet. Jay Adelson a donc décidé aux Internet exchange qu’il a construit la forme la plus high-tech possible : lumière bleue et basse baignant les silos de machines parfaitement alignées, diodes clignotantes, le tout conférant à ces bâtiments une atmosphère dramatique et un peu effrayante. Ces Internet Exchange, au départ sans intérêt, sont devenus des lieux désirables, des lieux pénétrés d’un imaginaire. Comme le dit Andy Blum, la fiction a créé la réalité.

Eh bien, peut-être les villes qui ont une histoire numérique, qui ont un rapport fort au numérique pourraient-elles s’inspirer de cette histoire. Ca voudrait dire quoi ? Ca voudrait dire non pas cacher les infrastructures numériques, mais travailler au contraire à leur intégration dans la ville, dans le paysage, et à leur spectacularisation. Faire par exemple que les centres de données, au lieu d’être des hangars immondes, soient des bâtiments admirables, par leur intégration aux réseaux énergétiques et par leur architecture, leur forme. Ce serait faire avec ces bâtiments comme on a fait des gares de chemin de fer au milieu du 19ème siècle, des lieux où s’exprimaient le génie architectural et industriel d’une époque, des lieux qui rendaient désirable l’imaginaire à l’œuvre dans le train. Je sais que des architectes et des designers travaillent à cela pour les infrastructures numériques mais pour l’instant, en France tout en au moins, on en voit peu trace et être une ville numérique demeure une qualité invisible.

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