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Internet dans toutes les classes

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À retrouver dans l'émission

Je voudrais me livrer ce matin à exercice difficile : défendre la présence d’ordinateurs connectés à Internet dans les salles de classe. Défendre le fait que les élèves et étudiants puissent venir en cours avec leur ordinateur et naviguer sur Internet pendant que l’enseignant parle.

Avant, deux précisions :

  • je passe volontairement sur les questions pratiques (à partir de quel niveau ? avec quel matériel ? avec quelle marge de manœuvre laissée aux enseignants ?) parce que cela mettrait sans doute à bas la puissance théorique de mon argumentaire

  • je sais que beaucoup de gens réfléchissent très savamment à ces questions, du point de vue philosophique, pédagogique ou cognitif : sans doute seront-t-elles mises au programme de la toute récente Direction du numérique pour l’Education chargée de réfléchir et de mettre en œuvre une vraie politique numérique pour l’éducation nationale. Et j’avoue avoir été un peu troublé par un papier tout récemment posté sur son blog par le toujours excellent Olivier Ertzscheid qui se disait au bout de tant d’années et de réflexions sur le numérique « perplexe et n’avoir plus aucune position dogmatique sur l’opportunité d’autoriser ou d’interdire les ordinateurs connectés en cours ». Comme ma défense se fonde sur une expérience de l’enseignement existante mais limitée, je devrais être découragé par ce qu’on appelle aujourd’hui un « conflit de légitimité », mais pas du tout (vous le disiez vous-même à l’antenne hier, Marc Voinchet, être journaliste c’est parler de ce qu’on ne connaît pas). Donc j’y vais.

  • Le principal argument avancé contre l’autorisation d’ordinateurs connectés en classe est l’occasion de distraction. Les élèves peuvent faire autre chose qu’écouter le cours, ils peuvent chater, naviguer, regarder des vidéos. Oui, bien sûr. Mais les élèves ont-ils attendu les ordinateurs pour trouver des occasions de se distraire ? Et nous, qui avons été à l’école avant Internet, combien d’heures avons-nous passé en classe à retirer le pénalty qu’on venait de rater dans la cours, à dessiner dans notre cahier, à rêver sur la mèche de cheveux qui tombe sur la nuque de la voisine de devant ? La question devrait être : la glandouillerie sur Internet est-elle pire que la rêverie à l’ancienne ? Mais qui pourrait répondre à cette question ? La dialectique entre attention et distraction est au cœur de la problématique de l’enseignant, il n’est pas certain que la présence d’un ordinateur la reformule complètement.

  • Ce qui est troublant pour l’enseignant avec les écrans, c’est le sentiment qu’il n’est plus regardé. Ce qui est assez vrai puisqu’on peut faire cours à une classe aux yeux baissés. Mais une classe qui ne regarde pas est-elle une classe qui n’écoute pas ? Rien n’est moins sûr. D’abord parce que s’est manifestement opéré une mutation anthropologique qui fait que ces gens – les jeunes - arrivent à faire plusieurs choses à la fois, on le note en cours par une remarque qui surgit d’un élève qu’on croyait perdu pour le cours et qui, en fait, écoutait.

  • Ensuite, il est possible que cet élève interagissait avec le cours, via son écran. Car les élèves peuvent aussi y vérifier ce que dit l’enseignant, ce qui est très désagréable mais utile dans l’idée que la formation scolaire est aussi une formation à l’esprit critique. Et puis, une fois que l’enseignant a pris acte du fait que sa parole peut être confrontée en temps réel à une bonne partie du savoir mondial, cela peut devenir un argument pédagogique, cela peut provoquer des jeux d’interactivité (faire chercher une image, demander la vérification d’un fait etc.)

  • Contrairement à ce qui est souvent avancé, et à ce que croit l’élève planqué derrière son écran, l’enseignant sait très bien ce qu’élève est en train de fabriquer derrière cet écran. Un sourcil qui se fronce, un sourire qui apparaît au coin des lèvres, des yeux qui s’arrondissent d’étonnement, l’écran fait dire au visage de l’élève beaucoup plus que la fausse attention du regard qui donne l’impression de traverser l’enseignant. Une classe derrière son écran est aussi une classe vivante si on y prête attention. Et j’avoue préférer cette vie à la passivité de l’élève qui s’ennuie.

Il y aurait mille autres points à examiner mais il me semble que le principal obstacle à la présence de l’ordinateur en classe n’est pas d’ordre cognitif, mais le fait qu’il est un concurrent terrible pour l’enseignant. Un concurrent terrible parce que l’écran est terriblement séduisant, mais qu’il est protéiforme, parce que d’une seconde à l’autre, il peut faire battre le cœur de l’élève, le faire rire, lui apprendre quelque chose, qu’il oblige donc l’enseignant à une excellence de tous les instants, ce qui est impossible. Un concurrent terrible parce que, si on n’en fait pas un partenaire, il matérialisera impitoyablement les défaillances inévitables d’un cours.

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