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Internet entre utopies non-marchandes et capitalisme débridé

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Il y a quelque chose de compliqué dans Internet, c’est l’articulation entre démocratisation et marchandisation, entre émancipation individuelle et capitalisme financier. Concrètement, ça signifie quoi ? Ca signifie qu’Internet est un lieu étrange où de jeunes gens qui veulent changer le monde se retrouvent milliardaires, où les usagers s’émancipent et renversent des régimes avec des outils qui enflamment les cours du Nasdaq (Twitter a triplé la valeur de son action depuis son entrée en Bourse), un lieu qui permet l’auto-organisation en marge du marché traditionnel (comme par exemple la location de logement), mais cette auto-organisation devient très vite un marché en soi….. C’est évidemment troublant parce qu’on ne sait pas comment se situer politiquement face cet objet : ni ceux qui sont hostiles au marché, ni sont qui y sont très favorables. D’ailleurs, quand les uns et les autres parlent d’Internet, on a le sentiment qu’ils ne parlent pas de la même chose. Or ils parlent de la même chose, et c’est bien le problème.

Parce que cette ambivalence, elle est inscrite dans l’histoire de l’Internet, dans l’histoire du Web tout au moins. Je dis le Web car il me semble que tout se joue autour des années 93-95, avec l’arrivée du Web. Avant 1993, Internet est un réseau de réseaux confidentiels ou presque. 1993, un nouveau réseau apparaît, le Web, et en l’espace de deux ans, il devient un espace marchand : se créent ce qu’on appelle alors des portails, avec leurs grandes bannières publicitaires, leur logique du clic, Netscape, le premier navigateur grand public entre en bourse 1995, c’est le début d’une sorte de folie qui aboutit à l’éclatement de la bulle internet au tout début de l’année 2000. Pour certains, ce tournant 93-95, c’est la fin des utopies d’Internet. En même temps, ce moment est aussi celui de la popularisation d’Internet, c’est le moment de sa démocratisation. Et c’est aussi le moment où Internet réalise, grâce au Web, certains de ses potentiels utopiques, dont certains sont non-marchands (l’accès au savoir, le début de la participation, les blogs…). Bref, Internet devient un marché, le marché intègre Internet et pourtant, quelque chose se joue de l’ordre de l’émancipation, de l’alternative….. Mais, là où c’est encore plus profond, c’est que ceux qui marchandisent le Web dans ce milieu des années 90, qui le convertissent à l’économie de marché, sont pour une part, des pionniers de l’Internet qui, 20 ans avant, partaient fonder des communautés dans les plaines américaines, qui sont revenus après l’échec des communautés, qui ont découvert l’informatique comme un moyen de prolonger leur quête d’augmentation d’eux-mêmes et qui, quand ils ont vu apparaître Internet se sont dit qu’ils allaient pouvoir y faire exister les communautés qui avaient échoué dans le monde physique. Et on va assister au milieu des années 90 à un double mouvement très intéressant et très compliqué à comprendre pour nous Français : ces anciens hippies vont devenir des chefs d’entreprise, ils vont convertir Internet au capitalisme, et le capitalisme va se convertir à Internet, avec l’idée commune qu’un nouveau monde économique est en train d’apparaître, un monde économique qui tranche avec les industries d’antan, parce qu’on met à bas les hiérarchies, parce qu’on se soucie du bonheur de l’individu, parce qu’on croit la créativité etc. C’est ça qui est compliqué à comprendre dans Internet, dans ce marché qui s’est constitué avec le Web : c’est à la fois de la contre-culture et du capitalisme. L’un allant avec l’autre depuis le début des années 90.

Et un des dangers qui menacent l’Internet contemporain, c’est peut-être qu’il cesse d’être un marché ou – mais c’est le même problème –qu’il devienne un marché tellement injuste qu’il en exclue les petits, qu’il ne permette plus aucune alternative. On le voit poindre avec la domination écrasante de quelques grands acteurs, et on peut prendre l’exemple d’Apple. L’Apple Store, qui nécessite pour qu’une application l’intègre, et donc qu’elle soit mise sur le marché, qu’elle obéisse à des critères fixés par Apple seul, est caractéristique de cette domination qui nous fait presque regretter l’espèce de vaste bazar des années 90. Ce qui est un comble.

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