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Internet n'est pas neutre, Internet est un pharmakon

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Hormis le fait qu’ils ont défié l’ordre islamique, il existe un point commun entre beaucoup des personnages du livre de Martine Gozlan, Les Rebelles d'Allah , en Tunisie, en Arabie Saoudite ou en Palestine, les outils de leur rébellion a été Internet. Un blog, Facebook, Twitter, beaucoup ont eu recours au médium numérique pour rendre public leur prise de position. S’ils ont utilisé Internet, c’est parce que leur parole était minoritaire, contestatrice, scandaleuse et inaudible et qu’ils n’avaient accès à aucun autre moyen de diffusion pour la rendre publique. Comme celle de certains internautes chinois, russes ou de partout dans le monde (même dans nos démocraties) quand ils livrent une parole autre. Merveilleuse possibilité d’Internet, qui en rappelle d’autres dans l’Histoire, l’analogie avec les débuts de l’imprimerie n’est pas complètement usurpée en l’occurrence. Dans ce cas, on aime Internet, on le fête, on le pare de hautes vertus

Utiliser Internet pour rendre publique une parole minoritaire, contestatrice, scandaleuse et inaudible, qui trouble l’ordre, c’est exactement ce que font Dieudonné et ses partisans. C’est ce que font les militants d’extrême-droite depuis longtemps, et les suprématistes blancs américains depuis encore plus longtemps, depuis avant le web, depuis les premiers réseaux qui ont composé l’Internet naissant. Et là, et pour ça, on déteste Internet, on déteste les réseaux sociaux qui propagent des mensonges, de la haine.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de mettre Dieudonné et ses partisans sur le mêmes plans que les héros de votre livre ou les bloggueurs chinois qui croupissent dans des camps, et de prôner un vaste relativisme abrité par la liberté d’expression. Mais il s’agit de comprendre pourquoi on peut aimer Internet pour des raisons qui sont exactement les mêmes que celles qui nous le font craindre et détester.

Est-ce à dire que la technologie est neutre, qu’Internet est une technologie neutre, qui transporte tous types de messages sans distinction ? On s’en tirerait à trop bon compte. On le sait au moins depuis Marshall MacLuhan, les technologies de la communication ne sont pas neutres. La télévision peut véhiculer des messages contradictoires, mais elle ne le fait pas de la même manière que la radio. Internet peut véhiculer des messages contradictoires, mais il ne le fait pas de la même manière que la télévision. Non, la technologie n’est pas neutre. La technologie est pharmacologique. Internet est un « pharmakon ». C’est le philosophe Bernard Stiegler qui emprunte cette notion de « pharmakon » à Jacques Derrida, lui-même l’empruntant à Platon. En grec, le pharmakon désigne à la fois le remède et le poison. Et pour Stiegler, toute technologie est pharmakon, elle est à la fois poison et remède. Mais qu’elle soit à la fois poison et remède ne signifie pas qu’elle soit neutre. Car, comme les remèdes et les poisons, les technologies n’agissent pas toutes au même endroit. Alors où agit Internet ? Internet, c’est le pharmakon de la parole minoritaire, de la parole contestatrice, de la parole qui n’a pas accès aux autres médias. En cela, et dans une logique qui s’inscrit dans « liberté d’expression » à l’américaine, il est le lieu où peut s’épanouir une parole qui va contre les dogmes, il est aussi le lieu où peut s’épanouir une parole qui va contre la vérité. Il est le lieu où peuvent se diffuser ces régimes de paroles qui sont contradictoires dans leur rapport à la vérité mais qui partagent la qualité de contester un ordre établi.

Vous me direz : « d’accord, mais une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? ». Déjà on arrête d’avoir un discours contradictoire et de s’extasier de FB quand il participe aux révolutions arabes et de s’affliger de FB quand est liké en masse la page de soutien à un bijoutier qui a abattu son cambrioleur. On économisera pas mal d’énergie. FB est là. Internet est là, il faut faire avec.

Faire avec, ça ne signifie pas ne rien faire. Ca signifie agir sur le terrain, celui des réseaux. Ca signifie dépenser notre énergie à faire que le remède soit supérieur au poison. Les régimes totalitaires l’ont compris, ils agissent dans les réseaux, en foulant du pied tous les droits, avec leurs armes de régimes totalitaires. La démocratie ne peut pas faire ça, mais peut-être pouvons-nous considérer que, quand quelque chose se dit sur Internet, l’important n’est pas que soit « sur Internet », mais que ce soit « dit ».

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